« 2 novembre 1865 » [source : BnF, Mss, NAF 16386, f. 163], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9682, page consultée le 25 janvier 2026.
Guernesey, 2 novembre, [18]65, jeudi matin, 7 h. ½
Bonjour, mon grand petit homme, bonjour et comment la nuit,
pour parler comme vous ? Moi j’ai dormi pour cette nuit et pour l’autre et je vais comme le Pont-Neuf. Que dites-vous de ce temps, de ce
soleil, de ce pays, de cet amour, de ce succès, des Chansons des
rues et des bois1 ? Si vous n’en n’êtes pas content, ébloui, charmé, radieux,
émerveillé et constellé, c’est que vous êtes bien difficile, telle est mon humble
opinion. Fichez-la dans votre poche et votre mouchoir par-dessus et tâchez d’être
un
peu heureux, si vous pouvez, loin de tous vos chers êtres absents2, c’est le vœu de tout mon cœur et de toute mon âme.
Je suis
encore seule ce matin car c’est aujourd’hui le triste jour des morts : « les morts
pour qui l’on prie ont, sur leur lit de terre, une herbe plus fleurie » 3. C’est une
rosée que les larmes et les regrets des vivants qui doit faire pousser des fleurs
dans
le jardin des âmes qu’on appelle paradis. Aussi je prie avec confiance en attendant
que je puisse récolter à mon tour ma part de bouquets dans l’éternité avec toi. Je
vais essayer de faire encore raccommoder le lit d’Elisabeth avant d’en racheter un autre. En attendant, elle couchera à
terre comme elle a fait hier. Pendant que j’y pense, mon bien aimé, je te prie de
m’apporter du papier car il n’y en a plus ni pour toi ni pour moi. Je vais aujourd’hui
régler tes comptes avec Marie et les miens
avec Suzanne et puis tout reprendra son
petit train-train ordinaire dans ta maison et dans la mienne4. Moi je t’aime sans compter en tout temps et en tout lieu.
1 Les Chansons des rues et des bois : nouveau recueil de poèmes de Victor Hugo récemment publié le 25 octobre 1865 en Belgique à Bruxelles chez Lacroix et Verboeckhoven.
2 Depuis le départ de François-Victor Hugo, en janvier 1865, à qui le séjour de Guernesey devient intolérable après la mort de sa fiancée, plus aucun membre de la famille de Victor Hugo ne vit sur l’île. Le sentiment de solitude est d’autant plus fort que le couple Hugo et Juliette revient de leur voyage annuel où il se sont rendus en dernier lieu à Bruxelles : le père de famille assistait au mariage de son fils Charles avec Alice Lehaene les 17 et 18 octobre.
3 Citation tirée du poème de Victor Hugo « La Prière pour Tous (IV). » du recueil Les Feuilles d’automne publié en 1831.
4 Les deux amants sont revenus le 30 octobre de leur voyage annuel qui a duré quatre mois.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
François-Victor Hugo achève son édition des Œuvres complètes de Shakespeare, perd sa fiancée et fuit Guernesey. Son frère Charles se marie. Juliette et Hugo font un long voyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- 14 janvierMort d’Emily de Putron, fiancée de François-Victor.
- 28 juin-30 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- 17 et 18 octobreMariage de Charles Hugo et Alice Lehaene.
- 25 octobreChansons des rues et des bois.
