« 12 octobre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 265-266], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7531, page consultée le 24 janvier 2026.
12 octobre [1837], jeudi matin, 9 h. ½
Bonjour mon Toto adoré, bonjour. Vous voyez que si les jours ne se suivent pas pour
le bonheur, ils se ressemblent tous pour l’amour. Je vous aime ce matin comme je vous
aimais hier, comme je vous aimerai demain, comme je vous aimerai toujours. Ça dépend
du temps et des choses. J’ai envoyé ce matin Suzette chez Mme K1. Je suis toute seule. Je pourrais si je voulais dévaliser
la maison. Qu’est-ce que vous auriez à dire, s’il vous plaît ? En attendant je vous
conseille de vous tenir sur vos gardes, de porte cochère. On ne sait pas ce qui peut
arriver. Bis. Ce qui peut ce qui peut arriver2.
J’ai oublié de te dire hier que je n’avais plus d’argent. J’en suis honteuse et
chagrine et cependant je sais que je n’emploie pas mal cet argent. C’est donc parce
qu’il te coûte tant à gagner, pauvre bien-aimé. Le jour où je ne te serai plus à
charge sera un beau jour pour moi. Tu n’auras plus qu’à te laisser aimer et à être
heureux. Mais ce jour, quand viendra-t-il ? Hélas ! hélas ! Je m’étourdis sur cette
pensée car si je m’y appesantissais je pleurerais toute la journée.
Jour mon pa,
jour. Je t’aime mon Victor, je t’aime mon grand Toto, je t’adore mon To.
Juliette
2 Réemploi probable du vaudeville final dans la pièce d’Armand-Joseph Overnay et Hippolyte Lévesque, Félix et Roger, pièce en un acte représentée pour la première fois au Théâtre de la Gaîté le 3 février 1824. Sur l’air de La dame des belles cousines, les acteurs alternaient des couplets finissant tous par la phrase « on n’sait pas c’qui peut arriver », bissée. Le succès fut beau et le public avait fait répéter certains couplets qui ont pu rester dans la mémoire collective.
« 12 octobre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 267-268], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7531, page consultée le 24 janvier 2026.
12 octobre [1837], jeudi soir, 5 h. ¾
Je sais que tu travailles, mon cher petit homme, et cependant je me tourmente. Je
crains qu’il ne te soit arrivé quelque chose. J’ai bien besoin de te voir mon cher
adoré pour reprendre un peu de calme et de courage car je suis toute démoralisée.
J’ai
eu tantôt la visite du propriétaire et de son architecte. J’ai aussi reçu une lettre
venue de la rue des Tournelles1. Je voudrais que tu fusses arrivé pour en savoir le contenu,
bien qu’il y ait cent à parier contre un que c’est un créancier farouche.
Je
t’aime mon Victor. C’est bien simple en apparence, et pourtant cet amour-là fait le
tourment et la joie de ma vie, le désespoir et le ravissement de mon âme. Mon Dieu
est-ce que tu ne vas pas venir ? Je suis capable de pleurer comme une bête sans
pouvoir me retenir ; et puis vous me gronderez, et puis vous serez injuste comme
toujours.
Soirpa, soir man. N’y a pas beaucoup2 de dessert mais en
revanche il y a beaucoup de DÉSERT. Je n’aime la solitude qu’avec vous, mon cher petit
homme. Autrement c’est fort triste et fort ennuyeuxa. Ça n’empêche pas que je t’aime, au contraire. Je t’aime
toujours plus quoi qu’il arrive.
Et je baise tes petits pieds.
Juliette
1 C’est l’ancienne adresse de Juliette, à laquelle elle a habité entre octobre 1834 et mars 1836 avant son emménagement à l’adresse actuelle rue Sainte-Anastase.
2 L’absence du pronom sujet impersonnel est volontaire et imite le parler populaire.
a « ennuieux ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
