« 28 février 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16329, f. 219-220], transcr. Érika Gomez, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11368, page consultée le 24 janvier 2026.
28 février [1837], mardi soir, 9 h.
Je viens seulement de terminer mes comptes, sans avoir ni dîné, ni allumé mon feu
et
sans m’être débarbouillée. Je n’en puis plus du froid aux pieds et de l’esprit tendu
et j’enverrais de bon cœur à tous les diables les livres de
dépenses, les jaloux et les jalousies. Je suis d’une
humeur massacrante ; je pense à l’espèce de figure que tu me fais chaque fois que
le
moindre incident insignifiant arrive du dehors et malgré moi. De plus je rage de voir
que malgré toute mon aptitude à tenir mes comptes, j’ai tous les mois des déficits
à
mon désavantage. Celui-ci : il me manque encore 4 F. 16 ½
sous et quoique tu croiesa que je les
simule (les déficits), je te réponds que je n’enrage pas
moins chaque fois qu’il faut te les annoncer. Au reste ma droiture dans ceci comme dans toutes mes autres actions me réussit aussi bien
que si je n’en apportais pas du tout, ce qui peut me servir à réflexion.
J’écrirai ce soir à Mme Pierceau, tu verras la lettre et si tu y consens je
l’enverrai par Suzette demain matin.
Je
ne peux me retenir de vous dire que je vous aime, méchant et bête de petit homme que
vous êtes. J’ai le cœur aussi gros d’amour que j’ai la tête remplie d’idées tristes
et
noires et c’est beaucoup dire. Mais je ne peux m’empêcher de vous adorer tout absurde
que vous êtes, et je ne vous changerais pas pour le bon Dieu lui-même s’il voulait
être mon amant, après cela j’aurais mauvaise grâce de me plaindre, car enfin puisque
je vous aime comme vous êtes vous auriez bien tort de changer.
Viendrez-vous très
tôt vous faire pardonner tous vos trimes ? Si vous m’aimiez un peu plus
qu’un chat ou qu’un chien, vous seriez déjà chez moi mais..... enfin... je suis très
heureuse, voilà ce qu’il y a de bien sûr et je suis aussi geaie que mon bonnet de nuit noir, peut-être qu’en
vous baisant depuis la tète jusqu’aux pieds, tout s’éclaircira et se dissipera sous
les rayons de vos pieds bottésb ; en attendant vous permettez que
je sois triste, que j’aie bien froid, bien mal à l’estomac et beaucoup d’amour. Aussi
vous êtes obéi à souhait. Jour Toto, jour mon
petit homme, jour mon petit chéri, je vous n’aime, je vous l’aime et même, je vous
aime de toute mon âme.
Juliette
a « croyes ».
b « bôttés ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
