19 novembre 1852

« 19 novembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 179-180], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8758, page consultée le 24 janvier 2026.

Bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour. M. DE C. fais-moi faire une connaissance afin que j’aie quelqu’un à qui parler de vous. Depuis hier j’ai une admiration rentrée qui m’étrangle et dont j’aurais aimé à me soulager dans l’oreille de quelqu’un ou de quelqu’UNE le sexe ne me fait rien pourvu que je puisse épancher le trop plein de mon admiration et de mon amour. Je ne sais à qui dire ce que j’éprouve à moins de te faire mon confident, ce qui doit t’ennuyera à la longue. Cependant je ne peux pas m’empêcher de te dire que je suis encore sous l’impression des terribles et splendides vers1 que tu m’as lus hier. Quel effroyable ouragan de poésie et de sublime colère, mon grand bien-aimé. Cette trombe de mépris qui jaillit de ton âme balaye et foule autour du monde civilisé toute cette tourbe d’infâmes gredins dans le tourbillon de tes puissants vers. Ta justice distributive les traite comme ils le méritent. Sa majesté impériale soufflard2 à l’œil poché comme il convient à cet empereur de cour d’assisesb. Les autres retirent à grand peine de l’ouvrage où ils sont tombés la tête la première leur sale défroque, galonnée, brodée, emplumée, qui sent mauvais et qui fait horreur. L’impétuosité de ton indignation les a si rudement secoués qu’ils sont là gisant tout meurtris et tout disloqués devant l’opinion universelle qui les regarde en se tenant le nez et en reculant de dégoût mais ta colère pareille à celle de Dieu élève jusqu’au ciel les victimes en précipitant dans la fange les immondes assassins. C’est grand, c’est beau, c’est effrayant et sublime comme une tempête où mugit le vent, où gronde le tonnerre, où brillent les éclairs. Mon Victor bien-aimé je t’aurais épargné toute cette vulgaire et grossière admiration si j’avais eu quelqu’un à qui me confier. Je t’en demande pardon en redoublant d’amour et d’admiration envers toi.

Juliette


Notes

1 En novembre 1852 Victor Hugo compose plusieurs des poèmes clés qui seront intégrés à Châtiments publié un an après à Bruxelles (21 novembre 1853). Le 16 novembre il commence la rédaction de Nox, poème qui sert de prologue et offre en réduction le dessein général du recueil.

2 Napoléon III.

Notes manuscriptologiques

a « ennuier ».

b « assise ».


« 19 novembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 181-182], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8758, page consultée le 24 janvier 2026.

S’il était possible, mon cher bien-aimé, que tu viennes me voir sans te déranger et sans interrompre ton sublime travail, j’en serais bien heureuse. Mais si cela te coûte un effort ou te distrait d’une seule de tes divines inspirations je te prie de ne pas venir et je te promets d’avoir du courage autant que je pourrai.
Quand je pense à l’œuvre surhumaine que tu fais, mon grand adoré, j’ai honte de me trouver sur ton passage si ce n’est pour écarter de toi les ronces et les pierres et pour baiser derrière toi la trace bénie de tes chers petits pieds. Aussi, mon vénéré et adoré petit homme, je t’attendrai autant qu’il le faudra, non sans tristesse, mais avec résignation et patience. Il fait toujours bien vilain temps mais c’est la saison en somme Du reste je ne m’en apercevrais pas si j’étais auprès de toi ou si j’avais à copier. Ce qui fait que je m’en préoccupe c’est que je suis toujours seule. Ce n’est pas que la solitude absolue me soit douloureuse mais elle me rend plus stupide encore je le sens et cela m’attriste mais qu’y faire ? M. DE C. fais-moi faire une connaissance c’est plus facile à dire qu’à faire à ce qu’il paraît aussi je renonce à vous le demander avec autant de politesse que de fine fleur de bon goût. Je me résigne à vivre toute seule dans mon coin quitte à me manger en huître au printemps prochain comme les faisans chinois qui vont à la mer pendant le dixième moisa de l’année. Mais d’ici-là je veux vous aimer et vous adorer de toutes mes forces et de toute mon âme pour vous faire BISQUER.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « moi ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.

  • 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
  • 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
    Charles, puis François Victor, rejoignent leur père.
  • 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
  • 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
  • 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
  • 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
  • 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
  • 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
  • 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.