« 23 décembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 289-290], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12290, page consultée le 24 janvier 2026.
23 décembre [1845], mardi matin, 9 h. ¼
Bonjour, bien-aimé, bonjour, doux adoré, bonjour, comment vas-tu ce
matin ? Si tu as veillé cette nuit, comme ce n’est que trop probable, tu
as dû entendre un furieux ouragan. Quant à moi, la peur m’a tenue
éveillée une partie de la nuit. Je croyais à chaque instant qu’on
forçait mes portes et qu’on arrachait ma fenêtre. Enfin c’est fini,
grâce au ciel. Je suis très brave le jour mais la nuit je crains tout et
bien autre chose encore.
Bonjour, mon Toto, bonjour, mon pauvre
préoccupéa,
bonjour, ma vie, je t’aime, et toi ? Donne-moi à copire. Je suis impatiente de savoir la suite du bon évêque de D.1 ou n’importe quoi puisque tout ce qui vient de toi
est également beau, intéressantb et admirable. épêche-toi, je t’en prie, je t’en supplie, mon petit Toto, je suis très
pressée. Je vais bien vite faire ta tisanec et toutes mes
affaires pour être prête de bonne heure dans le cas où tu me donnerais
de l’ouvrage. D’ici là, je vais t’aimer,
t’aimer et puis t’aimer, penser à toi, te désirer et t’adorer. C’est ce
que je fais tous les jours avec une ardeur et une conscience digne de
toi. J’aurais trente-six milliards de cœurs qu’ils seraient tous occupés
à t’aimer et encore ne feraient-ils pas la moitié de la besogne tant je
t’aime à moi toute seule. Je te baise, je t’embrasse, je te dévore.
Juliette
1 Juliette a commencé à copier le roman qui deviendra Les Misérables et se passionne pour Monseigneur Myriel.
a « préocupé ».
b « interressant ».
c « ta tisanne ».
« 23 décembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 291-292], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12290, page consultée le 24 janvier 2026.
23 décembre [1845], mardi soir, 4 h. ½
Comment, mon petit Toto, vous avez pu croire que j’avais un parapluie chez moi et que je vous laissais mouiller tous les jours jusqu’aux os ? En vérité, vous me faites trop d’honneur, car je ne suis pas capable de ce courage héroïque. Si j’en avais eu un, je vous l’aurais prêté tout bêtement, risque à ne plus le revoir jamais. J’aime à voir combien vous m’avez approfondie depuis bientôt treize ans que je vous appartiens. Voime, voime, vous me connaissez à fond. Merci de la connaissance mais je ne vous en suis pas du tout reconnaissante. En attendant que vous ayez mis vos lunettes pour mieux voir ce que je suis, je vous ai fait acheter du très bon raisin. J’aurai donc le plaisir ce soir de vous voir faire vos grosses joues. J’aime mieux cela que d’assister à la mastication résignée de mes affreuses pommes. Vous êtes toujours très gentil, seulement cela me fait de la peine de vous donner d’aussi mauvais fruits. Taisez-vous et baisez-moi, vilain menteur. Veux-tu t’en aller avec ton cordon de la légion de blagueur. Si tu crois que je te crois, tu décrois joliment dans mon estime. Je [parie ?] aller chez la mère Gaucher et te trouver au milieu de ses penailleries. Tu fais très bien du reste, mais tu ferais encore mieux de m’emmener avec toi et de me mettre à même les Zoubilles1 de Dieu de Dieu. Quelles [Zorges ?] je ferais d’y penser en salive.
Juliette
1 Déformation (par accentuation de la liaison) de « houbilles » : guenilles, vieux vêtement, en patois.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
