« 28 novembre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16332, f. 105-106], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8967, page consultée le 26 janvier 2026.
28 novembre [1837], mardi matin, 10 h. ½
Bonjour mon cher petit Gascon1. Bonjour le plus B… des hommes. Heureusement que
j’ai pris le parti de vous laisser faire vos riens. J’y réussis au-delà de mes
espérances. C’est la besogne dont vous vous acquittez le mieux. Je n’ai presque pas
dormi encore cette nuit. Cette stupide affaire m’occupe on ne peut pas plus. Je
voudrais qu’elle fût finie pour savoir jusqu’où peut aller la justice de mon pays2.
J’ai envoyé3 chez Mme Krafft. Elle
est toujours dans le même état, c’est-à-dire bien mal. Tout cela m’attriste et me
tourmente beaucoup. Je voudrais en outre que tu me conduises chez
Mademoiselle Hureau. Il y a plus de deux
mois que je n’y suis allée et maintenant cela devient chaque jour plus indispensable.
Je te tourmente mon cher petit homme, mais je ne peux guère faire autrement. Je sais
bien que tu es extrêmement occupé mais je crains d’un autre côté d’avoir l’air trop
indifférente aux intérêts de ma fille. Je suis très malheureuse, je t’assure, car
de
quelque côté que je me retourne, je ne vois que chagrins et qu’ennuis. Si je ne
t’aimais pas de toute mon âme, j’en perdrais la tête, mais je t’aime, je t’aime. Je
sais que ce n’est pas ta faute. Je sais que tu es au contraire le meilleur des hommes
et que ce n’est qu’aux circonstances désagréables qui nous arrivent les unes sur les
autres que je dois attribuer le passage étroit et difficile où nous nous trouvons.
Jour mon Toto. Je t’aime.
Juliette
1 Menteur.
2 Allusion au procès en cours contre la Comédie-Française (voir la plupart des lettres précédentes).
3 Comprendre « j’ai envoyé la bonne ».
« 28 novembre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16332, f. 107-108], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8967, page consultée le 26 janvier 2026.
28 novembre [1837], mardi soir, 4 h. ½
Je ne sais plus où j’en suis. Les maçons, les fumistes1, la poussière, la pluie, tout cela
fait un mastic si épais sur mon pauvre cerveau que je suis capable d’être encore plus
bête aujourd’hui que d’habitude. Je ne parle pas des tourments de l’âme qui s’y mêlent
et qui font de moi la plus malheureuse des femmes. J’aurais tant voulu te voir
aujourd’hui que je m’en étais fait une nécessité des plus impérieuses et que je me
trouve plus malheureuse de ce nouveau désappointement que de tous les précédents.
Enfin j’ai trouvé le secret aujourd’hui de tripler ma faculté de souffrir qui était
déjà assez grande pour me tourmenter jour et nuit. Il me semble que tu ne m’aimes
plus
comme autrefois. Ton dévouement que je reconnais me fait mal. Je donnerais tout d’un
coup, toute ta noble nature pour un retour de ton amour passionné d’il y a cinq ans. Je sens plus que jamais que je n’ai besoin que de
ton amour mais de ton amour entends-tu bien. Tout le reste m’est égal. Je ne comprends
même pas comment j’ai pu m’en passer si longtemps.
Je suis si malade que je ne
sais pas ce que je dis mais je sens très bien ce que je veux et pour te le prouver
je
fais des vœux les plus ardus pour pouvoir coller mes lèvres à tes lèvres [illis.] une
minute, c’est-à-dire [éternité ?] [vie entière ?].
Juliette
1 Ouvriers chargés de l’entretien de la cheminée.
« 28 novembre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16332, f. 109-110], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8967, page consultée le 26 janvier 2026.
28 novembre [1837], mardi soir, 9 h. ½
Que penserez-vous de moi mon cher petit homme et de mes serments ? Que je vous aime
et que je suis la plus malheureuse des femmes et vous aurez raison. Je ne veux pas
revenir sur le malentendu de tantôt car je sens que cela ne changerait rien à nos
convictions respectives. Je me contenterai de remplir jusqu’à la fin cesa trois pages blanches, ce sera bien assez
pour ma justification.
Je t’aime mon Victor. Je suis un peu agacée par l’affaire
qui nous occupe tous les deux. Je voudrais qu’elle fût finie d’abord parce qu’elle
serait finie1, ensuite parce que tu aurais un
prétexte de moins pour me laisser seule tous les jours et toutes les nuits, chose
après tout beaucoup moins supportable que tu ne le crois. Je vous ai demandé pardon
tout à l’heure mon cher petit Tyran et je ne me rétracte pas, je réitère même mes
génuflexions jusqu’au calus2 si cette démonstration
peut servir à vous convaincre de ma religion et de mon fanatisme pour votre féroce
et
sacrée personne. Soirpa, soir man. Je t’aime, à bientôt. Je voudrais bien un petit morceau de bonheur s’il vous plaît.
Juliette
1 Allusion au procès en cours contre la Comédie-Française (voir les lettres du mois).
2 Allusion au durillon obtenu par frottement, suite aux prières renouvelées qui donnent des callosités aux genoux.
a « ses ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
