« 26 octobre 1860 » [source : BnF, Mss, NAF 16381, f. 281], transcr. Amandine Chambard, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10119, page consultée le 24 janvier 2026.
Guernesey, 26 octobre 1860, vendredi matin, 8 h.
à quoi bon t’écrire jour par jour, mon pauvre soupçonneux ? à quoi bon distiller mon
cœur goutte à goutte dans ton incrédulité sans fond ? Non seulement cela est inutile
pour toi mais mortellement douloureux pour moi. Quand je pense qu’il ne m’est pas
permis d’avoir un tête-à-tête involontaire de quelques minutes avec une pauvre veuve
malade, exaltée, solitaire que toi-même a introduite chez moi, sans que les
suppositions les plus offensantes et les plus chimériques te passent par la tête,
c’est triste1. Aussi la honte et le découragement s’emparent de moi et je
voudrais te fuir et me fuir moi-même pour échapper à cet [illis.] stigmatisé dès le premier jour et
que rien depuis bientôt vingt-huit ans de larmes, d’épreuves et de sacrifices n’a
pu
réhabiliter à tes yeux. J’y pense sérieusement, mon pauvre bien-aimé, et je sens que
tous mes efforts pour t’inspirer l’estime que je mérite et que tu me dois n’ont
aboutia qu’à te rendre de plus en
plus inquiet et méfiant. Ce déni de justice perpétuel m’indigne malgré moi et
m’exaspère au point de préférer tous les désespoirs d’une séparation irrévocable à
cette vie côte à côte sans honneur, sans dignité, sans tranquillité et sans bonheur.
La jalousie dans les conditions où tu l’éprouves n’est que la plus flétrissante des
injures à mes 54 ans et la plus ingrate banqueroute à l’honnêteté et à la chasteté
de
mon amour pour toi.
8 h. du soir. Tout est oublié, effacé, pardonné, mon cher
adoré. Je t’aime et je ne peux pas vivre sans toi quoi qu’il arrive.
1 Mme Engelson a rendu une visite tardive à Juliette, à 11 h. du soir, ce qui a beaucoup déplu à Hugo, qui note le 25 octobre dans son carnet : « Mme E. singulière visite de 11 h. à minuit chez JJ. » Le 26, il note : « Mme E. tout est expliqué. » Hugo se fait pardonner sa colère soupçonneuse : « promenade avec JJ. à St Sampson » ; et le même jour il note : « acheté pour JJ. deux coupes de – ». (CFL, t. XII, p. 1347.)
a « abouti ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo se replonge dans son manuscrit des Misérables. Juliette attend impatiemment qu’il lui donne à copier.
- 12 juinElle part à Jersey, où Hugo la rejoint le surlendemain, pour un meeting de soutien à Garibaldi.
- 19 juinRetour à Guernesey.
- 30 décembreHugo se remet aux Misérables.
