« 9 février 1847 » [source : MVH, α 7852-2], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1890, page consultée le 26 janvier 2026.
9 février [1847], mardi matin, 10 h. ¾
Bonjour mon Victor, bonjour mon doux bien-aimé, bonjour plus que ma
vie, bonjour mon amour. Il ne t’est rien arrivé cette nuit ? Le vent ne t’a joué aucun
mauvais tour j’espère ? Mais tes pauvres pieds ont dû être mouillés si tu avais une
chaussure mince ? Pourvu que tu ne et sois pas enrhumé et que tu n’aies pas pris mal
à
la gorge ? Je ne saurais cela que tantôt. D’ici là je tâcherai de penser que tu vas
bien et que tu m’aimes.
J’ai fait d’affreux rêves toute la nuit dans lesquels tu
étais toujours mêlé d’une manière douloureuse pour moi. Chaque fois que je me
réveillais, je me trouvais en larmes et je ne pouvais pas croire que ce n’était pas
la
réalité à la persistance de mon émotion et de mon chagrin : toute ma nuit s’est
passéea dans ces atroces cahotements
de cauchemarsb. Aussi je suis si
fatiguée ce matin que j’en suis hideuse. Je vais me hâter de me débarbouiller et de
m’astiquer un peu pour ne pas te faire trop peur quand tu
viendras.
J’ai été bien méchante avec toi cette nuit,
n’est-ce pas mon Toto ? Eh bien je l’ai été dix millions de fois plus envers moi après
que tu as été parti. C’est toujours ainsi que je me punis de mes torts envers toi,
ce
qui ne m’empêche pas de recommencer le lendemain. Le mieux serait de ne pas te
tourmenter et d’être parfaitement indifférente à toutes les choses de la vie mais
c’est au-dessus de mes forces. Je t’aime trop et il ne me reste plus ni raison, ni
courage, ni résignation pour supporter les chagrins de la vie que le bon Dieu m’envoie
sous tant de formes diverses. C’est ennuyeux pour toi mais qu’y faire ? Il y a des
moments où je me sens si haïssable qu’il me prend envie de m’enfuir je ne sais où
pour
te délivrer de moi. Ce n’est pas une menace que je te fais, mon Dieu, c’est une
justice que je me rends. C’est encore une preuve d’amour que je veux te donner au
risque d’en mourir avant de l’avoir exécutée. Je vis dans cette alternative nuit et
jour avec l’intime conviction que loin de te ramener à moi parce que je souffre, je
t’en éloigne, et cependant tu n’as jamais été meilleur, ni plus doux, ni plus dévoué.
D’où vient donc que cela ne me rassure pas ? D’où vient que je n’ai jamais été plus
inquiète, plus jalouse et plus défiante ? Et je t’aime, je t’aime, je t’aime.
Juliette
a « passé ».
b « cauchemards ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
