« 3 janvier 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 7-8], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.140, page consultée le 26 janvier 2026.
3 janvier [1843], mardi 11 h. ¼ du matin
Bonjour mon Toto bien-aimé ! Bonjour, comment vas-tu ? Comment m’aimes-tu ? Moi je
vais bien et je t’aime de toute mon âme. Je désire que l’affreux petit nuage qui a
passé hier sur mon bonheur ne revienne pas et qu’il ne cache pas une tempête
prochaine. Enfin, pour parler sans métaphore, sur laquelle je ne suis rien moins que
ferrée, je désire que cette mauvaise humeur que tu avais hier ne soit pas le résultat
d’un ennui et d’un éloignement insurmontable pour moi. Ce qui expliquerait, du
restea, cette susceptibilité
excessive qui jusqu’à présent me paraît inexplicable. Mais tout ce que je peux te
dire, mon amour, c’est que je ne renouvellerai plus cette mauvaise plaisanterie qui
t’a offensé : maintenant, embrassons-nous et tâchons, chacun de notre côté, toi, de
croire que tu m’aimes comme autrefois et moi de croire que mon amour ne t’est pas
à
charge et pas insupportable et nous serons tous les deux très heureux.
J’ai
envoyé les livres à Madame Franque. J’ai
reçu une lettre de MmeKrafft que j’ai ouverte parce que je voulais
savoir si elle me disait qu’elle viendrait dîner aujourd’hui, ce qu’elle a fait en
effet. Je l’attends ce soir. Peut-être conduira-t-on Claire chez son père aujourd’hui si on est sûr de le trouver, sinon ce
sera pour demain. MmeLanvin trouve, avec raison, que, dérangement
pour dérangement, il vaut mieux prolonger une demi-journéeb de plus son congé que de
l’interrompre au milieu de son travail. Il est convenu qu’elle ne sortira pas
auparavant un mois encore si on est très content d’elle1.
Tu es sans doute à ta
répétition2 mon
cher bien-aimé. Je désire bien que tu en rapportes plus de contentement et plus de
sécurité pour ta pièce que tu ne l’as fait jusqu’à présent. Et s’il faut pour ça
sacrifier ma tranquillité, si peu tranquille d’ailleurs, pour assurer la tienne et
pour que rien n’entrave le succès de ta pièce. D’ailleurs j’ai la conviction qu’aucune
précaution n’empêche une trahison quand on n’est pas aimé de l’homme qu’on aime. Ainsi
donc à la grâce de Dieu.
Juliette
1 Claire Pradier est au pensionnat de Saint-Mandé, tenu par MlleHureau et sa sœur MmeMarre. Les Lanvin accompagnent Claire tous les quinze jours chez Juliette Drouet.
2 Répétitions des Burgraves.
a « que du reste ».
b « demie journée ».
« 3 janvier 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 9-10], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.140, page consultée le 26 janvier 2026.
3 janvier [1843], soir, 4 h. ¾
Voici la nuit, mon cher amour et je t’attends toujours. J’espère que tu viendras
bientôt, en sortant du théâtre, n’est-ce pas mon adoré ?
Eulalie est venue apporter tes deux
dernières chemises, mais je n’ai pas pu la payer et pour cause à toi connue. Du reste
elle reviendra apporter un caleçona
que je lui ai donné à faire lundi ou mardi prochain. Je lui ai parlé de sesbprix, elle m’a paru ne pouvoir pas, ou ne vouloir pas rien
diminuer. Je lui ai montré pour comparaison les gilets de la mère Pierceau et mes chemises peignoirsc mais j’avoue, à ma honte, que mon
point de comparaison était mal choisi et qu’elle m’a battue avec mes propres armes
et
qu’elle m’a démontré clair comme le jour que chemises et gilets étaient, en terme
de
l’art : bousillés. Enfin, mon cher ange, tu feras ce que tu
voudras lorsque je t’aurai expliqué le fort et le faible de la mécanique.
MmeLanvin n’est pas venue chercher Claire : ce sera pour demain je l’espère. J’attends
MmeKrafft tout à l’heure et j’ai envoyé tes
livres à ces dames qui en sont ravies. Je n’ai pas beaucoup de peine à le croire.
Je voudrais bien te voir mon cher ange. J’ai un tas de choses à te dire et une
foule de caresses et de tendresses à te donner. La répétition doit être terminée et
archi-terminée et je voudrais bien savoir que tu es en route pour venir me voir. Je
vous aime trop mon pauvre Toto, je le sais sans pouvoir m’en corriger. Je commence
à
croire que je mourrai dans l’impénitence finale.
Juliette
a « calçon ».
b « ces ».
c « peignoires ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
