« 25 mars 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16348, f. 197-198], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9641, page consultée le 24 janvier 2026.
25 mars [1842], vendredi soir, 7 h.
Tu n’es pas parti fâché, n’est-ce pas mon cher petit bien aimé ? J’ai toujours peur,
depuis que je sais à quel point mes grogneries te choquent, que tu ne sois fâché pour
un oui ou pour un non, pour un perroquet ou pour une perruque. Je n’ai plus la moindre
confiance dans l’épaisseur du bandeau que l’amour met sur les yeux depuis que je sais
que tu y vois très clair à travers le tiena. Aussi, depuis ce temps, tout m’est un sujet d’inquiétude et de
tourment. Dès que je ne te vois plus, je crains de t’avoir déplu involontairement
et
devant toi je suis mal à mon aise et gênée par la crainte de te déplaire. C’est à
toi,
mon adoré, si tu m’aimes, à me rendre la confiance que tu m’as ôtéeb dans un moment de franchise, car pour moi il m’est impossible de t’aimer plus que je ne fais et
il serait humainement impossible d’aimer plus que moi. Mes défauts sont de ma mauvaise
nature contre laquelle je ne puis rien ou si peu de chose que ce n’est pas la peine
d’en parler. Mon amour est de ma pensée, de mon cœur, de mon âme contre lequel tu
peux
tout, c’est-à-dire le rendre malheureux ou heureux selon que tu le voudras. Cependant
je te promets d’essayer d’être bien bonne et bien douce, hélas ! Autrefois il me
suffisait pour être accomplie d’être ta bien aimée. Maintenant pour revenir à ce point de perfection, il ne m’en faut
pas davantage, mais cela dépend-il de moi, j’en doute. Enfin j’essayeraic.
Depuis que tu es parti j’ai
fait toutes les petites affaires intérieures pendant que la servarde1 était à l’église. J’ai
fait chauffer aussi MONSIEUR JACQUOT, mais
je n’ai pas encore pu m’approcher du feu, ce que je sens très bien au froid de mes
pauvres pieds. Je vais tout à l’heure rattraper le temps perdu. Puissiez-vous en user
de même à mon égard, car depuis longtemps nous perdons énormément de choses que vous
ne rattrapez pas. Enfin il est toujours tempsd de s’en aviser et j’espère que vous y songerez avant le 25
d’AVRIL prochain2. En attendant, je vous
aime de toute mon âme et je fais tous mes efforts pour que vous m’aimiez un peu malgré
tous mes affreux défauts.
Juliette
2 Date de ses prochaines règles qu’elle a eu la veille. La mention de ses cycles est une manière de reprocher à Hugo son manque d’investissement dans leur relations intimes dernièrement et de réclamer un changement avant la prochaine période d’indisposition.
a « tiens ».
b « ôté ».
c « essayrai ».
d « tant ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
