« 16 mars 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16348, f. 165-166 ], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9632, page consultée le 24 janvier 2026.
16 mars [1842], mercredi matin, 10 h. ½
Bonjour mon Toto bien aimé, je t’aime et toi ? Comment vas-tu mon amour ? Moi j’ai
passé une bonne nuit entremêlée de coliques sans résultat,
mais du reste je vais bien1. Il fait un soleil éblouissant et je serais la plus heureuse des
femmes si j’étais sur quelque grande route avec toi dans ce moment-ci. Je suis très
peu ambitieuse dans mes désirs, comme tu vois je souhaite tout bonnement l’impossible.
Aussi je n’aurai rien, ni le possible ni l’impossible ; et c’est ainsi que depuis
bientôt deux ans les minutes, les heures, les jours, les mois et les années se suivent
et se ressemblent parfaitement : toujours RIEN2. C’est peu de choses mais ça
n’est pas assez, je le sens plus que jamais. Mais parlons d’autre chose, car je sais
que mes plaintes te fatiguent et t’ennuient même quand elles n’expriment que l’amour
le plus ardent et le plus tendre. Je ne veux pas te fâcher, je peux vivre sans bonheur
mais je ne peux pas vivre sans toi. Embrasse-moi Toto et pardonne moi de ne savoir
pas
me résigner toujours. Quand tu viendras il n’y paraîtra plus. Tu verras, je serai
bien
douce et bien calme. Je t’embrasserai de toute mon âme, trop heureuse de te voir une
minute. C’est toi qui es mon soleil, mon ciel, ma vie et ma joie.
Je vais me
lever tout à l’heure et je ferai mes petites affaires si je sens que cela n’est pas
au-dessus de mes forces et puis je coudrai tantôt. Voilà mon programme sur l’emploi
de
mon temps. Quant à l’emploi de mes pensées et à l’occupation de mon cœur, vous les
devinez sans que je vous le dise, n’est-ce pas mon adoré ?
Juliette
1 Juliette, qui a été malade au mois de février et est entrée en convalescence début mars, finit enfin de se rétablir.
2 Depuis 1834, Hugo et Juliette ont pris l’habitude d’effectuer un voyage de quelques semaines ou mois pendant l’été et le printemps. L’année précédente, le poète était trop occupé à la rédaction de son ouvrage Le Rhin et leur voyage annuel n’a pas eu lieu. Cette année, le voyage sera de nouveau annulé.
« 16 mars 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16348, f. 167-168], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9632, page consultée le 24 janvier 2026.
16 mars [1842], mercredi après-midi, 3 h. ¼
Je te demande pardon mon cher petit homme, j’ai été bête et absurde tantôt quoique
je
me sois bien promis ce matin de ne pas l’être, mais la mauvaise nature l’emporte
souvent sur la meilleure résolution, c’est ce qui m’arrive à moi plus qu’à d’autre.
Enfin c’est fini maintenant, je sens que j’ai pris le dessus et que je ne serai plus
ridiculement désespérée comme tout à l’heure. Tu peux venir mon Toto chéri, tu me
trouveras gaie et de bonne humeur et surtout t’aimant de toute mon âme comme je ne
cesse jamais de le faire.
Depuis que tu es parti, j’ai tâché de me faire belle, ce qui n’est pas une petite affaire, j’ai lavé et
relaveras-tu mes yeux rouges qui te déplaisaient tant.
Depuis une heure je travaille après mes chemises de flanelle pendant que Claire fait le portrait de Jacquot qui ne s’y prête pas beaucoup1. Enfin je fais ce que je peux moi-même pour être une Juju supportable, j’ai bien peur de ne pas réussir.
Qu’ena dites-vous mon Toto ? Soyez
franc. En attendant votre réponse, je ferai comme si elle était bonne, je vous aime
et
je suis GAIE. Je suis toujours toute seule comme ce pauvre caniche abandonné, c’est
à
qui de celles que je connais ne me donnera pas signe de vie2. Je comprends cela et j’en ferais tout autant
probablement à leur place. Du reste, comme je me porte très bien, je donnerai
décidément le congé demain au sieur Triger. Je ne
trouve pas d’argent plus bêtement jeté par la fenêtre que celui qu’on donne à un
médecin inutile3. Aussi, demain, je le flanque à la porte avec tous les
égards qui lui sont dus et puis je vous aime de tout mon cœur.
Juliette
1 Claire Pradier, qui depuis 1836 est en pension dans un établissement de Saint-Mandé, vit actuellement chez sa mère depuis le mois de janvier et ne sera de nouveau admise dans son pensionnant qu’au mois de mai. Elle occupe ses journées à dessiner, faire des sorties avec Mlle Hureau ou aller à l’église.
2 Juliette reçoit normalement régulièrement la visite de ses amies Mme Franque et Mme Pierceau.
3 Juliette a été malade au mois de février et est entrée en convalescence début mars. Le congé du docteur Triger vient du fait qu’elle est à la fin de son rétablissement et qu’elle se défie des médecins.
a « Quand ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
