« 12 janvier 1848 » [source : BnF, Mss, NAF 16366, f. 11-12], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4542, page consultée le 01 mai 2026.
12 janvier [1848], mercredi matin, 9 h.
Bonjour, mon ami Toto, bonjour, mon cher petit homme adoré, bonjour, pensez à moi
tantôt et ne vous laissez pas trop aller au bonheur de rendre toutes les femmes
amoureuses de vous si vous tenez à votre vie. Il est dit que vous ne me ferez jamais
l’honneur de vous entendre à la Chambre. Pourtant vous me l’aviez bien promis quand
il
s’agissait de me faire prendre patience pendant les longues soirées que vous passiez
à
courir les dîners et les raouts de cette clique. Ce n’était qu’un leurre, à ce qu’il
paraît, et vous réserviez vos séances intéressantes pour de plus huppés que moi. Grand
bien vous fasse, mais prenez garde au revers de la médaille. Je vous en avertis
charitablement : tant va la Juju à la mystification qu’elle s’emplit de jalousie et
de
colère. Prenez garde à vous Toto.
Je n’espère pas te voir tantôt. Il est trop
probable que tu te rendras à ta boutique1 directement. J’ai encore une autre crainte, c’est que tu ne puisses
pas te trouver ce soir avec le médecin. Non pas que je trouve qu’il y ait urgence
pour
cela, mais parce que je ne te verrai presque pas encore aujourd’hui. Je me suis
acoquinée à ces soirées muettes dont ta plume fait tous les frais, si bien que je
suis
toute désœuvrée quand je ne t’ai pas auprès de moi. D’avance il me semble que je
m’ennuie et je sens déjà la tristesse qui me gagne. Je t’aime trop, voilà le mal.
Juliette
1 La Chambre des Pairs.
« 12 janvier 1848 » [source : BnF, Mss, NAF 16366, f. 13-14], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4542, page consultée le 01 mai 2026.
12 janvier [1848], mercredi, midi ¾
J’aurais bien désiré t’entendre aujourd’hui, mon Victor, mais je reconnais que cela
eût été bien difficile avec l’entourage admiratif que tu as1. Je me résigne à
t’aimer toute seule dans mon coin, il y a un COIN, et à t’admirer d’avance, si non
sur
PAROLES, du moins en confiance. Mes regrets seront moins amers si tu peux venir de
bonne heure, ce dont je doute trop fort. Je n’ose même pas te demander de penser à
moi
parce que je sens bien que c’est impossible mais je te supplie de ne pas faire de
coquetterie avec la tribune. Si tu ne veux pas que ta pauvre Juju soit la plus
malheureuse des femmes et ne fasse quelque extravagance irréparable. Il me semble
que
ce n’est pas trop exiger pour peu que tu m’aimes seulement gros comme cela.
En
attendant que vous ayez [illis.] votre petit SPEECH, je fais du rhume de cerveau à nez
ouvert. Depuis ce matin j’éternue sans pouvoir m’arrêter. Cette intempérance de
moucherie n’est rien moins qu’amusante et j’aimerais mieux une autre dans laquelle
vous seriez de moitié. Voime, voime,
malheureusement vous êtes d’une CONTINENCE académique avec moi et il n’y a pas moyen
de rêver la plus petite débauche de quoi que ce soit avec un être aussi parfaitement
sobre et pair de France que vous l’êtes. Je m’en tiens donc à ma borne fontaine. Que
ce dernier mot : fontaine me rappelle de hideux souvenirs
parmi lesquels vos calemboursa
semblaient couler de source. C’était pourtant bien le cas de vous infiltrer un peu
de
générosité et d’ouvrir les robinets de vos magnificences. Mais vous vous troublez
dès
qu’on vous parle de cela, aussi je m’arrête et de vous dire que je vous aime tout
de
même et encore plus.
Juliette
1 Victor Hugo n’intervient pas ce jour-là à la Chambre des Pairs. En revanche, il prononce le lendemain son discours sur le Pape Pie IX.
a « calembourgs ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo est élu à l’Assemblée Constituante ; d’abord effrayée par la Révolution, elle porte secours à des victimes de la répression, et déménage cité Rodier.
- FévrierRévolution de Février : Hugo soutient d’abord la cause d’une régence ; refuse la mairie, et le poste de ministre de l’Instruction Publique proposé par Lamartine.
- 4 juinHugo est élu au scrutin complémentaire à l’Assemblée Constituante.
- 24 juinHugo fait partie des 60 commissaires nommés par la Constituante pour rétablir l’ordre.
- 1er juilletLa famille Hugo quitte la place des Vosges pour la rue de l’Isly.
- 11 septembreDiscours de Hugo pour la liberté de la presse.
- 15 septembreDiscours de Hugo contre la peine de mort.
- 15 octobreLa famille Hugo quitte la rue de l’Isly pour la rue de la Tour d’Auvergne.
- NovembreElle s’installe cité Rodier.
- 27 décembreMort de sa nièce Marie-Louise Koch.
