« 2 juillet 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16363, f. 199-200 ], transcr. Marion Andrieux, rév. Florence Naugrette , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2294, page consultée le 04 mai 2026.
2 juillet [1846], jeudi après-midi, 5 h. ¼
J’étais si triste ce matin, mon cher adoré, qu’il m’a été impossible de me décider
à
t’écrire. Je ne voulais pas t’affliger plus tard en te faisant lire les divagations
douloureuses que j’aurais écrites malgré moi. Ce soir, sans être plus consolée, j’ai
plus de courage. D’abord je t’ai vu, ensuite je t’ai lu, deux choses qui ne manquent
jamais leur effet sur moi. Il n’y a pas de douleur, pas de découragement qui résistent
au bonheur de te voir et de te lire, et j’en ai eu la preuve bien convaincante
aujourd’hui. Merci, mon adoré, merci de me l’avoir donnée. Merci d’être venu tantôt.
Merci surtout d’être toi, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus beau, de plus grand et
de
plus sublime dans ce monde. Je voudrais avoir de l’esprit pour un moment, le temps
seulement de te dire tout ce que je sens d’admiration et d’amour pour toi. Mais le
bon
Dieu, bien loin de m’en prêter, se plaît à me l’ôter par tous les moyens possibles.
Outre l’affreux malheur dont je suis encore brisée, il m’envoie un mal de tête
singulier et hideux que je n’avais pas encore eu de cette façon. C’est une sorte
d’engourdissement de toute la tête qui me porte à la somnolence et me rend stupide.
J’ai beau vouloir secouer cet engourdissement, il n’en persiste que davantage.
Cependant il a bien fallu qu’il cédât tout le temps que j’ai lu ton admirable mais
trop beaucoup trop court discours1. Je l’ai lu trois fois : une fois d’abord dans La Presse, une seconde dans Le
Messager puis une troisième encore dans La Presse. Si
Eugénie n’était pas venue en réclamer sa
part, je l’aurais relu encore une fois, non pour le comprendre et l’admirer mieux,
mais uniquement par plaisir et par amour. Tu ne peux pas savoir quel bonheur c’est
pour moi de mettre mon âme dans ta pensée. C’est absolument le même bonheur ineffable
comme quand je mets mes lèvres sur tes lèvres et mon regard dans tes yeux. Je t’aime,
mon Victor, rien ne peut te le dire autant que cela est.
Cher bien-aimé, tu me
diras ce soir quand tu veux recevoir ce M. Vilain. Eugénie est venue évidemment pour cela aujourd’hui. D’ailleurs
il est important qu’il ait ton avis avant que la terre ne sèche2. Quant à moi... Te voilà justement.
6 h. ½
Voilà mon bonheur bu tout d’un trait. Je n’en aurai plus d’autre maintenant que ce soir quand tu viendras. Hélas ! ce sera bien tard car tu me l’as dit et ces vilaines promesses-là, tu les tiens toujours trop rigoureusement. Il est vrai qu’à côté tu m’en as fait une autre toute charmante et sur laquelle je compte bien aussi, car j’ai bien besoin que tu la tiennes. En attendant, je te baise et je t’adore de toute mon âme.
28 [illis.]a
Juliette
1 Discours sur la consolidation et la défense du littoral (Actes et Paroles, I).
2 Juliette Drouet pose pour le sculpteur qui réalise son buste en terre cuite.
a Ce mot et le nombre qui le précède ont été ajoutés d’une main différente.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
