« 17 février 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 89-90], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5145, page consultée le 24 janvier 2026.
17 février [1845], lundi matin, 9 h. ¼
Bonjour, mon Toto bien aimé, bonjour, mon cher amour adoré, bonjour, mon
pauvre ange, comment vas-tu ce matin ? Voilà le froid revenu et pour peu
que tu ne fasses pas faire de feu la nuit dans ta chambre quand tu
travailles, tu dois être glacé. Outre la souffrance du moment, mon cher
bien-aimé, il y a le danger très sérieux de te faire porter le sang à la
tête. Je pense à cela toujours et je regrette de ne pouvoir pas
consacrer ma vie à te servir et à te soigner. Tu ne t’en apercevrais
pas, mais je saurais que tu es bien, que tu as chaud quand il le faut,
que tu as rafraîchia ta chère petite gorge, que tu ne manques de
rien et je serais heureuse. Tandis que, comme je suis, je souffre de tes
souffrances et de ton absence. Il n’y a aucune compensation, cependant
il y en aura une que tu pourras me donner bientôt, si tu veux, c’est de
copier ton manuscrit de l’Académie1. Je suis toute prête et je serai
bien contente si tu me donnes la préférence
AUTANT MOI QU’UNE AUTE. Voilà le moment qui approche et pour ma part, je
voudrais déjà qu’il fût passé. Je te saurais délivré d’un grand poids et
j’aurais l’espoir de te voir un peu plus souvent et un peu plus
longtemps tous les jours. Clairette est partie ce matin à sept heures et demie. La
voilà prévenue qu’elle ne doit pas compter aller et venir chez son
père2 le
samedi et le dimanche comme elle le faisait. Cela n’a pas paru fort de
son goût mais je suis forcée d’avoir de la raison pour trois : pour elle, pour son père et pour moi.
Cet homme ne comprend et ne pense à rien. Si c’était seulement à
présent, on le lui pardonnerait, mais de tout temps, il a manqué de
délicatesse et de mesure. Je me donne bien de garde de laisser voir le
fond de ma pensée à sa fille mais avec toi, je dis ce que je pense. Il
me semble que cela me soulage.
Je viens de recevoir une lettre de
Mme Luthereau. Peut-être reprend-elleb les
tapisseries ? Pauvre femme, je dis cela pour rire, car elle en est
incapable de toute façon d’abord parce qu’elle ne comprend rien à ces
choses-là et parce qu’elle est très donnante.
Quand tu viendras, tu verras ce qu’elle veut. En attendant, mon cher
bijou, je vais faire ton eau pour les yeux. Je vais penser à toi, te
désirer et t’aimer de toute mon âme. Baise-moi en pensée, je le sentirai
et cela me fera plaisir. Je te baise, je te caresse, je te dévore, moi,
sinon de fait, du moins en désir. Jour, Toto, jour, mon cher petit o.
Juliette
1 Victor Hugo prépare son discours qu’il prépare pour la réception de Sainte-Beuve à l’Académie française le 27 février.
a « raffraîchi ».
b « reprend-t-elle ».
« 17 février 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 91-92], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5145, page consultée le 24 janvier 2026.
17 février [1845], lundi après-midi, 4 h. ½
Chère âme, ton baiser de tantôt m’a mis la joie dans le cœur. Il me
semble que tout est printemps et fête autour de moi et tout cela pour un
pauvre petit baiser bien furtif, pour un pauvre petit mot d’amour bien
court mais bien tendre. Que serait-ce donc, mon Dieu, s’il m’était donné
de passer toute une journée, toute une nuit et plusieurs journées et
plusieurs nuits sans te quitter ? Oh ! alors je serais folle de bonheur
et je n’aurais pas assez de poumons pour pousser mon cri d’amour : QUEL
BONHEUR !!!!!!
J’ai déjà envoyé trois fois chez ce gredin de
serrurier. Maintenant il prétend qu’il est obligé de recommencer son
travail parce qu’il a cassé ce qu’il avait fait hier en voulant
l’ajuster. Il promet qu’on l’aura ce soir, mais j’ai l’affreux
pressentiment que nous ne l’aurons pas. Je le désire trop pour que cela
m’arrive. Il est probable que ce scélérat de serrurier est payé par la
police ou par quelque rivale pour prolonger mon supplicea. Si j’en étais
sûre, je l’écrabouillerais comme un chien qu’il est quandb il viendrait. J’ai même
envie de le faire nonobstant. Avec tout cela, je n’ai pas pensé à te
faire gargariser quand tu es venu. Oh ! je suis bien gentille. Il faut
le dire vite. Si je pouvais me fiche des coups, je n’y manquerais pas.
Encore, si tu venais, ce ne serait que plaisir et tu pourrais réparer
mon oubli, mais Dieu sait quand tu viendras. Quant à moi, je serai
parfaitement seule tout à l’heure dans ma grande maison. J’ai donné
congé à Suzanne qui n’était
pas sortie depuis très longtemps. Je dînerai de très bonne heure pour
lui laisser toute sa soirée. Tu penses que ce n’est pas sa compagnie que je regrette. Si j’étais sûre de
te voir un petit moment, je serais la plus heureuse des femmes dans ma
solitude. Tâche de venir, mon adoré, je t’en prie, je t’en supplie.
Jour, Toto, jour, mon cher petit
o, Papa est bien i, mais il le serait bien davantage s’il venait passer sa soirée
auprès de sa pauvre Juju. S’il le voulait, cependant, cela se pourrait.
Je serais très sage, je ne ferais pas de bruit, et il pourrait
travailler tout à son aise. J’ai beau m’offrir dans tous les sens, je ne
peux pas me faire accepter. C’est bien triste et bien décourageant. J’ai
besoin de me rappeler le bon baiser de tantôt pour ne pas jeter le
manche après la cognée1.
Juliette
1 « Renoncer à quelque chose par découragement » (Larousse).
a « mon suplice ».
b « quant ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
