« 13 janvier 1848 » [source : BnF, Mss, NAF 16366, f. 15-16], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4543, page consultée le 06 mai 2026.
13 janvier [1848], jeudi matin, 9 h.
Bonjour, mon pauvre adoré, bonjour, mon cher petit homme, attrapé, bonjour, mon sublime naïf, bonjour, mon trop
loyal petit homme, bonjour, amour et admiration à toi que j’adore.
J’espère que
malgré le contretempsa d’hier,
tu sauras bien prendre ta revanche. J’y compte bien et je vois déjà d’ici le nez de
ton cousin1 prendre
des proportions gigantesques. En attendant tu auras été contrarié et tu auras eu un
surcroît de fatigue d’un jour tout entier par la faute de cet olibrius que le diable
emporte dans le plus perdu et le plus noir de ses COINS.
Comment vas-tu ce
matin ? Je n’espère pas te voir d’aucune façon car le temps exigera que tu ailles
en
voiture de chez toi à la Chambre directement. Ensuite si tu parles, comme c’est sûr,
tu seras retenu très tard2. Je n’ai donc aucune chance de te voir avant neuf ou
dix heures du soir. Je me résigne le mieux que je peux en songeant qu’on t’applaudit
et qu’on t’admire et que j’aurai le bonheur d’en faire autant demain en lisant Le Moniteur. Cependant je t’avoue qu’un seul baiser de toi et
la plus petite minute de ta présence me sont plus précieux que tous tes triomphes
publics. Je m’en accuse avec la certitude de ne m’en corriger jamais. Je t’aime trop
pour cela.
Juliette
1 Cette allusion reste à élucider. Nous ne savons si Juliette Drouet fait ici allusion à Adolphe Trébuchet, cousin germain de Victor Hugo qui travaillait notamment à la Préfecture de police de Paris en 1824.
2 Ce jour-là, Victor Hugo prononce son dernier discours à la Chambre des Pairs. Dans cette allocution sur le Pape Pie IX, le poète soutient le sixième paragraphe de l’adresse au roi, qui sert de réponse au discours de la Couronne. Alors que le gouvernement voit en son projet de réunification de l’Italie de possibles révoltes, Victor Hugo, lui, approuve les réformes libérales du pape et trace de lui un portrait solennel. Le discours est accueilli froidement.
a « contre temps ».
« 13 janvier 1848 » [source : BnF, Mss, NAF 16366, f. 17-18], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4543, page consultée le 06 mai 2026.
13 janvier [1848], jeudi après-midi, 2 h. ½
Je savais bien, mon Toto, que tu ne pourrais pas venir et pourtant j’en suis autant
désappointée que si je ne m’y étais pas attendue. Cela tient à ce que je te désire
malgré vent et Marais1, malgré la
Chambre et les discours, malgré la pluie et les cousins philosophes. Moins j’ai de
chance de te voir et, plus je t’attends non par contradiction, mais parce que je me
rapprochea par la pensée et le
désir de toi au point de te croire tout près de moi et n’ayant plus que la porte à
ouvrir pour te voir. C’est bête comme tout ce que je te dis
là2, mais c’est vrai.
Je pense que dans ce moment-ci tu
montes à la tribune, que toutes les lorgnettes mâles et femelles sont braquées sur
toi ; que tu es beau, que tu es grand, que tu bois ton verre d’eau sucré des SUEURS
DU
PEUPLE, et mon cœur bat de jalousie, d’amour, d’admiration et D’INDIGNATION POPULAIRE
pour cette goinfrerie oratoire. Vous me direz si ma SECONDE VUE ne m’a pas trompée
et
si je vous ai bien vu dans tous vos détails. Je vous recommande, pendant que vous
y
êtes, de faire un tour à la BUVETTE et de manger tout ce que vous y trouverez de
meilleur parce que probablement vous n’aurez pas d’occasion de rien prendre nulle
part
avant 11 h. ou minuit. Sur ce baisez-moi, cher admiré, et baissez les yeux, les femmes
vous regardent.
Juliette
1 Jeu de mots sur l’expression « vents et marées ». Le Marais désigne ici le centre modéré de l’Assemblée.
2 Réplique de Don César, à l’acte IV, scène 3 de Ruy Blas.
a « raproche ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo est élu à l’Assemblée Constituante ; d’abord effrayée par la Révolution, elle porte secours à des victimes de la répression, et déménage cité Rodier.
- FévrierRévolution de Février : Hugo soutient d’abord la cause d’une régence ; refuse la mairie, et le poste de ministre de l’Instruction Publique proposé par Lamartine.
- 4 juinHugo est élu au scrutin complémentaire à l’Assemblée Constituante.
- 24 juinHugo fait partie des 60 commissaires nommés par la Constituante pour rétablir l’ordre.
- 1er juilletLa famille Hugo quitte la place des Vosges pour la rue de l’Isly.
- 11 septembreDiscours de Hugo pour la liberté de la presse.
- 15 septembreDiscours de Hugo contre la peine de mort.
- 15 octobreLa famille Hugo quitte la rue de l’Isly pour la rue de la Tour d’Auvergne.
- NovembreElle s’installe cité Rodier.
- 27 décembreMort de sa nièce Marie-Louise Koch.
