« 6 avril 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 11-12], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10872, page consultée le 26 janvier 2026.
6 avril 1843, mercredi matin, 10 h. ¾
Bonjour, mon Toto bien-aimé ; bonjour mon cher petit homme adoré. J’espère que tu
vas
venir bientôt et je m’en réjouis d’avance. J’avais envoyé prévenir les Lanvin ce matin qu’on leur porterait les billets
tard et qu’ils eussent à revenir les prendre. Il paraît que le Félix1 les attendait déjà et
qu’il a dit à Suzanne qu’il était presque
impossible de les placer si tard. Le fait est, qu’en cette circonstance comme dans
toutes les autres, l’administration fait ce qu’elle peut pour nuire à la pièce, c’est
mon opinion. Je suis furieuse contre le théâtre tout entier. Il est impossible de
saccager et de galvaudera un
succès comme ils l’ont fait. Certes, s’il y a incapacité, il y a encore plus de
mauvaise foi. Il y a encore moins de bêtise que de perfidie dans toute la conduite
de
ce hideux théâtre. Le bon Dieu semble se repentir, un peu tard à la vérité, de la
coalition avec Maxime et ses adhérents. Il a
l’air de préparer un bon temps pour ce soir, nous verrons si ce ne sera pas un leurre
absurde comme tous les autres.
En attendant, je t’attends, je te désire et je
t’aime. Si tu vas décidément chez Duchatel
ce soir je serai presque décidée à rester chez moi malgré tout le désir que j’ai de
voir et d’entendre ces admirables Burgraves que je sais par
cœur mais je suis si indignée dans le fond du cœur des menées perfides de ce théâtre
que j’ai presque horreur d’y aller maintenant, surtout toi n’y étant pas ce soir.
J’aime mieux relire ta pièce au coin de mon feu. Cependant, mon Toto, je ne refuse
pas
sérieusement, quelle queb soit mon
antipathiec contre la
déloyauté évidente du théâtre. Il y a le bonheur d’être avec toi le temps d’aller et de venir que je ne
donnerais pour tous les chagrins et toutes les contrariétés de l’univers. Ainsi, mon
Toto, je serai trop heureuse que tu veuilles bien m’emmener quitte à faire bien du
mauvais sang tout le temps que tu ne seras plus avec moi.
J’ai hâte de savoir que mes pauvres goistapioux bas-bretons ont bien reçu ta pièce. Je suis si sûre qu’ils vont
être les plus heureuses gens du Finistèred que je voudrais déjà qu’elle soit entre leurs mains.
Tu tardes bien à m’apporter ces billets, mon pauvre petit homme. Je doute que les
Lanvin puissent s’en servir. Enfin je les
leur enverrai à tout hasard. Mais si tu prenais quelque intérêt à ta pièce, tu
exigerais que les billets te soient toujours envoyés la veille. Je t’assomme avec
toutes mes réflexions. Je ferais bien mieux de les garder pour moi, n’est-ce pas ?
Mais avec l’amour que j’ai pour toi il m’est bien difficile de me taire quand je crois
savoir quelque chose qui peut te nuire. Pardonne-moi, mon Toto, mon excès de zèle
et
mon excès d’amour. Et tâche de venir bien vite et de ne pas aller ce soir chez
Duchatel. Je baise tes quatre petites
pattes blanches.
Juliette
1 Employé à la billetterie de la Comédie-Française, à moins qu’il ne s’agisse du comédien Raphaël Félix, frère de Rachel.
a « gavaulder ».
b « quelque ».
c « anthipathie ».
d « Finisterre ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
