« Non datée » [source : BnF, Mss, NAF 16322, f. 131-134], transcr. Jeanne Stranart et Véronique Cantos, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5788, page consultée le 24 janvier 2026.
Mercredi, 1 h. ½ de l’après-midia
À tout hasardb, j’écris ces lignes
avec la triste précertitude que tu ne les liras pas. Cependant, il m’est impossible
de
ne pas les écrire, j’ai besoin de me plaindre de toi à toi.
Depuis quelques
jours, depuis hier et surtout aujourd’hui, tu as été profondément injuste et ingrat
envers moi, car jamais je ne t’avais été plus fidèle, jamais je ne t’avais autant
aimé
que ces jours derniers, depuis que la possibilité d’une séparation forcée m’avait
été
démontréec.
Cette
séparation que je n’entrevoyais que comme un sacrifice fait à notre amour même et
à
notre position, je l’accomplis aujourd’hui pour une raison bien moins noble et bien
moins consolante que l’autre. Je l’accomplis pour échapper à une continuelle et
injuste défiance qui t’ôte à toi le bonheur d’être aimé comme jamais homme ne l’a
été,
à moi le bonheur de t’aimer comme jamais femme n’a aimé son amant et son enfant, car
pour moi tu étais ces deux sentiments-là, passion effrénée sans borne, sans
comparaison sur la terre ni dans le ciel, sentiment affectueux, plein de sollicitude
et de déférence, comme si tu avais été mon enfant le plus bénid, mon sang le plus pur. Ces deux
sentiments qui font ordinairement le bonheur de la vie peuvent à peine nous procurer
de rares instantsede répit dans cette continuelle
agitation dans laquelle nous vivons tous les deux depuis quelques jours. Cette
agitation, qui la provoque ? Ce tourment, qui le cause ? Est-ce ma conduite dissipée
ou ma froideur ? Non, car ma conduite est droite et simple. Mon amour n’a jamais été
plus démonstratif, témoin notre soirée au théâtre et chez moi, témoin cette délicieuse
journée d’avant-hier où j’avais trouvé dans la force de mon amour celui de te cacher
les tristes pressentiments que m’avait inspirésf la lettre de M. Jouslin. Qui peut donc causer cette inquiétude qui ne s’absente jamais
de ta pensée ? Cette inquiétude qui me suppose gratuitement la plus infâme créature,
la plus corrompue des femmes. Ce n’est certainement pas ma vie d’à présent, mais bien
mes malheurs passés. Tu m’aimes mais tu ne m’estimesg pas, tu acceptes mon amour sans y croire. Moi, pendant ce temps,
je souffre, je souffre des douleurs qui n’ont aucun nom, aucune qualification dans
la
langue humaine parce que ce n’est ni le corpsh ni l’esprit qui souffre, c’est l’âme, c’est la vie.
a La lettre étant deux fois plus longue que les autres, Juliette a noté en haut de la cinquième page un « 2 » pour indiquer l’ordre de lecture.
b « hazard ».
c « démontré ».
d « bénie ».
e « instands ».
f « inspiré ».
g « estime ».
h « ni ni le corps ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle est pensionnaire à la Comédie-Française, engagée par faveur, mais n’y est jamais distribuée. Malgré de plaisantes excursions et villégiatures, l’inaction commence à lui peser, et les disputes alternent avec les réconciliations
- 15 janvierÉtude sur Mirabeau.
- 19 marsLittérature et philosophie mêlées.
- 1er avrilElle est engagée à la Comédie-Française, mais n’y jouera jamais.
- 14 maiPromenade sur la butte Montmartre.
- 2 juilletHugo lui offre un médaillon le représentant « sur fond de Notre-Dame de Reims ».
- 3 juilletExcursion à Jouy-en-Josas.
- 6 juilletClaude Gueux.
- 17 juilletIls vont à Notre-Dame de Paris.
- 20 juilletElle déménage du 35 bis, rue de l’Échiquier pour le 4 bis, rue de Paradis.
- 22-26 juilletVoyage avec Hugo à Saint-Germain, Meulan, Rolleboise, Louviers, Évreux, Pacy-sur-Eure, Poissy.
- 2 aoûtSuite à une violente dispute, Juliette Drouet fuit en Bretagne avec sa fille Claire chez sa sœur, à Brest.
- 8 août-1er septembreHugo l’y rejoint pour la ramener à Paris. Voyage à Brest et sur les bords de la Loire.
- 1er septembreHugo installe Juliette et Claire dans une petite maison dans le hameau des Metz près de Jouy-en-Josas, dans la vallée de la Bièvre.
- À partir du 3 septembreHugo séjourne chez Bertin aîné aux Roches, près de Biévres, avec sa femme et ses enfants.
- OctobreJuliette Drouet emménage au 50, rue des Tournelles.
