« 6 février 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 141-142], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11598, page consultée le 23 janvier 2026.
6 février [1844], mardi matin, 10 h. ½
Bonjour, mon Toto bien aimé, bonjour, mon cher, cher petit homme, bonjour mon pauvre
ange. Bonjour, comment vas-tu ? Je ne t’ai pas quitté de la nuit, en rêve, je donnerais tout au monde pour te voir une minute ce
matin et savoir comment tu vas. Je n’ose pas te parler de ce pauvre M. Parent puisque selon les médecins, il ne devait
pas voir le jour ce matin. Je regrette ce brave homme, que je ne connais pas, à cause
de l’amitié et du dévouement qu’il avait pour toi. Il est toujours triste de perdre
un
ami même quand, comme toi, on n’a besoin que de vouloir pour inspirer les plus nobles
sentiments. Je partage tes regrets, mon cher amour, et je plains cette malheureuse
femme qui aura d’autant plus de chagrin de la perte de son mari, qu’elle avait déjà
eu
de générosité à lui pardonner ses torts envers elle de son vivant1.
J’ai le malheur de n’être pas intelligible dans ce que je
veux dire, mon Toto, je m’en aperçois, c’est ce qui fait que je me retiens presque
toujours de parler de ce que je sens de meilleur en moi.
Aujourd’hui j’aurais dû avoir la même prudence car je ne t’ai dit que des choses
absurdes quoique j’aie le cœur débordant de tendresse, de pitié et d’amour. Il est
triste de penser que tout cela devient des vulgarités et des platitudes niaises en
passant par le bec de ma plume. Je sais bien que ce n’est pas ma faute mais je n’en
suis pas moins humiliée.
J’ai besoin de reprendre un peu de courage et de
confiance dans un baiser de toi, apporte-le moi bien vite. Si tu ne peux pas venir,
pense à moi, plains-moi et aime-moi. Je baise tout ce qui est toi depuis la pointe
de
tes cheveux jusqu’au bout de tes chers petits pieds.
Juliette
1 Dans sa lettre du 14 janvier 1842, 5h. du soir, Juliette écrit que Mme Guérard lui a parlé du couple Parent « et surtout du mari qui est un immonde salop », sans autre précision.
« 6 février 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 143-144], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11598, page consultée le 23 janvier 2026.
6 février [1844], mardi soir, 6 h. ½
Tu sais si je te désire, mon amour, et si j’ai besoin de te voir ? Je dois donc
supposer, puisque tu ne viens pas, que c’est que tu ne le peux pas.
Je devine,
mon pauvre bien-aimé, que tu auras eu encore quelque devoir pénible à remplir
aujourd’hui envers ce pauvre docteur et sa veuve1. Je te plains, mon Toto bien aimé, d’avoir si souvent à regretter
tes amis. Espérons que ce pauvre docteur sera le dernier d’ici à bien longtemps.
Je voudrais, mon cher adoré, que tu n’allassesa pas au cimetière demain. Tu ne peux pas savoir combien je
serai tourmentée et malheureuse si tu y vas. Tâche, mon bien-aimé, de ne pas me donner
cette inquiétude, ne joue pas avec tes forces et avec ton courage, mon cher adoré,
je
t’en supplieb. Ne recherche pas, sans
une nécessité absolue, les émotions douloureuses. La vie s’use à cette petite lutte
sans cesse renouveléec des
émotions violentes et du calme extérieur. Ne t’occupe pas de la façon plus ou moins
absurde dont je m’explique, mon adoré. Tiens-moi compte de mes craintes, n’oublie
pas
que je m’associe à tout ce que tu éprouves et que c’est encore plus pour moi que pour
toi que je te demande grâce. Si tu savais, mon Victor, combien j’ai le cœur plein
de
tristes pressentiments, tu aurais pitié de moi.
Quand te verrai-je, mon Dieu ?
S’il faut attendre jusqu’après minuit, je ne sais pas comment je ferai pour passer
cette soirée tranquillement et avec résignation. Tâche de venir, mon adoré, ne charge
pas trop mon pauvre cœur de ton éternelle absence. Je le sens prêt à se rompre, je
t’assure que c’est bien vrai. Tu le verras trop tard.
Juliette
1 M. Parent, ami de Victor Hugo, vient de décéder.
a « n’allasse ».
b « suplie ».
c « renouvellée ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
