« 31 janvier 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 117-118], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11592, page consultée le 25 janvier 2026.
31 janvier [1844], mercredi matin, 10 h. ½
Bonjour mon Toto bien aimé, bonjour mon adoré petit homme, bonjour, bonjour je
t’aime. Comment vont tes pauvres yeux mon Toto ? Comment m’aimes-tu ce matin ? Moi
je
t’aime dix cent mille … Combien il y a de tout sur la terre
et encore bien plus que ça. Seulement je trouve que tu ne viens pas assez déjeuner avec moi. Je pourrais même trouver que tu n’y viens pas du tout sans être taxée
d’exagération mais c’est une vérité que je n’aime pas à m’avouer à moi-même. C’est
donc par égard pour moi que j’emploie cette douceur de langage. J’ai une plume
exécrable. J’aimerais autant écrire avec un balai de crin que d’écrire avec elle.
Mais
le moyen de la taillera puisque vous
avez emporté le canif ?
J’ai enfin reçu des nouvelles de la fameuse caisse. Grâce
à la stupidité des Lanvin et à leur
négligence la caisse a été pillée ou à peu près dans la loge
du portier bas-breton. C’est toute une histoire que je te conterai. En attendant,
le
beau-frère te remercie mille fois de ton discours. Voilà mon Toto les nouvelles.
Je finis par en prendre mon parti et par rire de la mésaventure comme le génie de la tombe souriant à la destruction1. Si vous venez tout de suite je suis capable d’être la plus
heureuse des femmes et de vous embrasser à outrance.
Juliette
1 Citation de la pièce de Charles Nodier Le Monstre et le Magicien, acte II, scène V, dans Œuvres de Charles Nodier où le personnage de Zametti est rongé par la culpabilité après avoir commis un crime : « Non, non, cette nuit… nuit terrible qui me glace d’épouvante… J’avais vu apparaitre le monstre… Depuis longtemps il avait fui, et son image affreuse me poursuivait partout… éperdu, égaré, je quitte ma demeure ; épuisé de cette fatigue, je tombe à l’entrée de cette forêt ; mais à peine vais-je trouver un instant de repos… j’en frémis encore…j’aperçois le monstre qui semblait jouir de mes craintes…on eût dit le génie de la tombe souriant à la destruction. »
a « taillée ».
« 31 janvier 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 119-120], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11592, page consultée le 25 janvier 2026.
31 janvier [1844], mercredi soir, 7 h.
Est-ce que ça peut compter comme t’ayant vu aujourd’hui l’apparition de ce
matin ?
Quant à moi, je n’accepte pas cela pour une
fois. J’aime mieux rien que si peu de chose. Tant qu’il s’est agi de
l’évènement Nodier1 tu m’as clos la bouche en me disant qu’il fallait laisser passer ces
trois jours d’encombrement et que tu serais tout à moi après. Aujourd’hui je ne sais
pas quelles seront les raisons que tu me donneras mais je suis décidée d’avance à
ne
pas les accepter. Vois-tu, mon Toto, nous sommes la dupe tous les deux de notre
liaison.
Toi tu n’as pas de Juju pour ton
argent, c’est-à-dire par du bonheur en échange de tes nuits sans sommeil et moi je
n’ai rien pour mon amour que l’envie de te désirer et de t’aimer dans le vide et dans
l’isolement. En vérité, je ne sais pas ce qui peut forcer deux personnes qui s’aiment
comme nous nous aimons à vivre de la sotte vie dont nous vivons depuis cinq mois.
Je
tremble toujours de découvrir une explication raisonnable à cette
[vie ?] apparente. En attendant, je suis aussi maussade que le temps
et la circonstance. Je ne sache rien qui puisse me dérider que toi et Dieu sait quand
je te verrai.
Il est vrai que lorsque tu liras ce grigou gribouillis, tu m’auras
vue et je serai moins triste probablement. Il aurait donc mieux valu ne pas l’écrire
et ne pas t’écrire du tout. Mais bougonner soulage et voir son Toto rend Juju
heureuse.
1 Charles Nodier meurt le 27 janvier 1844.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
