« 15 septembre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 113-114], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10743, page consultée le 01 mai 2026.
15 septembre, vendredi matin, 9 h.
Bonjour mon pauvre bien-aimé, bonjour. Je mets toute mon âme sans ce mot : bonjour pour qu’il te donne le calme et la résignation dont tu
as besoin aujourd’hui et tous les jours qui suivent. Pauvre père désolé, pauvre homme
bien-aimé, qu’est-ce que je pourrais faire pour que tu sois moins malheureux1 ? T’aimer ? Mais cela ne suffit pas car jamais
homme n’a été aimé par une femme comme tu l’es par moi. Prier le bon Dieu ? Mais je
le
prie et je lui offre ma vie de grand cœur et de toutes mes forces si cela peut
racheter l’affreux chagrin dans lequel tu es plongé. Pauvre adoré, pauvre père, pauvre
ange, ne souffrea pas, je
t’en prie. Je ferai ce que tu voudras mais que je ne vois plus tes pauvres beaux yeux
plein de larmes comme cette nuit. Cela me fait tant de mal et je trouve si injuste
le
bon Dieu te t’infliger toi, si bon, si noble, si doux, si généreux pour tout le monde,
que je blasphèmerais et que je commettrais quelque impiété si je ne me retenais
pas.
Mon Victor bien-aimé, ma vie, mon âme, pense à moi. Pense à tes autres beaux
enfants et aie du courage et de la résignation. C’est ta petite Didine qui t’en prie par ma bouche. Pauvre petite
sainte, nous la reverrons, va, et nous serons tous bien heureux. Nous nous aimerons
tous comme on s’aime dans le ciel et nous ne nous quitterons plus jamais. Nous ne
souffrirons plus, nous ne pleureronsb plus, nous nous aimerons toujours, nous serons dans le paradis enfin.
Mais d’ici là, il faut avoir de la force et du courage, mon adoré, il ne faut pas
me
rendre la plus malheureuse des femmes, et je le suis quand je te vois souffrir.
Mon Toto adoré, je baise tes yeux, ta bouche, ton cœur, tes mains, tes pieds. Je
voudrais t’envelopper de mon amour pour que la douleur ne puisse pas passer à travers.
Je voudrais mourir pour t’épargner un chagrin. Je t’aime, je t’aime, je t’aime.
Juliette
1 Victor Hugo est en deuil de sa fille Léopoldine, morte le 4 septembre, noyée dans la Seine, tandis que Hugo était en voyage avec Juliette.
a « ne souffres pas ».
b « nous ne pleurons plus ».
« 15 septembre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 115-116], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10743, page consultée le 01 mai 2026.
15 septembre, vendredi soir, 6 h. ½
Voilà encore une journée bien longue, bien triste et bien douloureuse, mon cher
adoré, passée à t’attendre, à te désirer et à t’aimer. Comment vas-tu, comment est
toute ta pauvre famille mon cher bien-aimé ? Je ne peux pas détacher ma pensée de
vous
tous. Je vous vois, je vous entends, je pleure et je souffre avec vous mes chers
pauvres affligés bien-aimés. J’ai le cœur navré de votre désespoir. Je voudrais vous
soulager aux dépensa de ma vie ici
et là-haut. Je suis pleine d’horribles craintes. Je sens bien qu’il est impossible
de
souffrir comme tu le fais sans compromettre ta santé. Mon impuissance à te consoler
m’exaspère. Mon Dieu que je suis malheureuse, mon Toto bien-aimé, tu ne sauras jamais
combien je t’aime. Je regarde la pendule avec un redoublement de tristesse en pensant
qu’il faudra que j’attende peut-être encore jusqu’à onze heures ou minuit que tu
viennes.
Je sais bien que tu ne t’appartiens pas, mon pauvre adoré, et
aujourd’hui moins que jamais. Mais je te sais en proie au chagrin le plus douloureux
qu’on puisse éprouver et je suis la plus malheureuse des femmes de n’être pas auprès
de toi pour boire tes larmes et baiser tes pieds. Mon Victor adoré, si tu m’aimes,
tu
te calmeras. Si tu veux que je vive, tu me souriras. Je ne peux pas vivre quand je
sens que tu souffres. Si tu savais mon Victor ce que c’est que mon amour pour toi,
tu
en serais ébloui et effrayé tout à la fois. Je t’aime avec plus que le cœur. Je t’aime
comme jamais homme n’a jamais été et ne sera désiré par une femme. Je t’aime,
entends-tu, mon Toto, je t’aime. Mon amour t’importune dans ce moment, mon adoré,
j’en
suis sûre. Je voudrais mourir pour toi et toi, tu ne veux pas vivre pour moi. Je sens
bien que cela est, va, méchant et ingrat bien-aimé. Mon Dieu, si je te tourmente et
si
je t’offense en parlant ainsi, pardonne-moi mon adoré. Mon amour finitb par dégénérer en folie. Je ne sais plus
ce que je dis. Je sens que tu souffres et que je suis impuissante à te consoler et
cela me désespère et me tue. Je t’aime trop.
Juliette
a « au dépend ».
b « finis ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
