« 21 juin 1856 » [source : BnF, Mss, NAF, 16377, f. 177-178], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.3911, page consultée le 06 août 2026.
Guernesey, 21 juin 1856, samedi après-midi, 2 h.
Cher bien-aimé adoré, c’est aujourd’hui le dixième anniversaire de la mort de ma pauvre
fille1. Mon cœur les comptea avec une sorte d’anxiété douce et triste comme on compte les bornes du chemin d’une
route inconnue et dont le gîte est incertain. Il me semble que tous les pas que
je fais dans cette vie, mon enfant les fait dans l’autre pour se rapprocher de moi
et cette pensée ranime mon courage et ma confiance. J’espère, je prie, je t’aime et
j’attends.
Comment vas-tu, mon doux adoré ? Je pensais que tu serais venu ce matin me dire comment
tu avais passé la nuit et si ton mal de gorge avait disparu. Tu ne l’as pas pu
évidemment puisque tu n’es pas venu mais j’espère que tu vas bien néanmoins. J’ai
pris une bien grande feuille de RESTITUS, mon pauvre petit homme,
sans savoir au juste comment je la remplirai. Autrefois mes baisers sautaient joyeusement
de mon amour à ta bouche en chantant l’air de bravura2 bonheur. Aujourd’hui ils chevrotentb tristement dans le bec de ma plume,
pendant que ma pauvre âme honteuse se désole de l’ironique travestissement de la vieillesse
qui te cache sa jeunesse immortelle et sa radieuse beauté. Mes tendresses, qui se
montraient à
toi autrefois dans leur naïve nudité et sans défiance, ont peur maintenant de se laisser
voir dans leur ridicule sénilité. Tu dois comprendre cette sainte pudeur du cœur,
mon sublime
adoré, et ne pas m’en vouloir de l’éprouver dans ce qu’elle a de plus vénérable :
le respect de l’amour divin que j’ai pour toi.
Il n’y a pas de jour où je ne regrette l’aridité de
mon esprit qui ne me permet pas de t’offrir un oasis où reposer le tien. Même ce regret
que je t’exprime est bête comme un chou. Dès que je sors de mon cœur, je n’ai plus
le sens commun,
mais aussi pourquoi vouloir que mon amour tourne dans ce cercle vicieux du ridicule
et de la bêtise ? C’est ta faute, mon pauvre trop grand bien-aimé, et tu ferais bien
mieux de me
défendre ce stupide exercice que de l’exiger absolument. Je ne t’en aimerais pas moins,
au contraire, puisque j’aurais en moins la gênante préoccupationc de ma bêtise. Si tu pouvais savoir combien c’est vrai ce que je te dis là, mon cher
bien-aimé, et avec quelle conviction j’ai peur de me nuire dans ton amour,
tu n’insisterais pas davantage pour cette pauvre restitus dont les ailes sont tombées
et dont la chrysalide ne reprendra vie qu’au ciel.
Cher adoré, je t’aime d’un seul morceau,
corps, cœur et âme, tout est dans ce monolithe : JE T’AIME. C’est à toi d’en faire
ce que tu pourras et ce que tu voudras.
Juliette
1 Claire Pradier est morte à vingt ans de la tuberculose, le 21 juin 1846.
2 Terme de musique : morceau de bravoure exécuté de façon virtuose.
a « comptes ».
b « chevrottent ».
c « préocupation ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle offre à Hugo, qui emménage à Hauteville House, le costume de théâtre qu’elle portait dans Lucrèce Borgia, et s’installe près de chez lui, à la Fallue.
- 23 avrilLes Contemplations paraissent à Paris et à Bruxelles.
- 16 maiHugo achète Hauteville House (38, Hauteville).
- 21 juilletJuliette offre à Hugo la robe violette brochée d’or qu’elle portait dans Lucrèce Borgia.
- 5 novembreHugo et les siens emménagent à Hauteville-House.
- NovembreJuliette emménage à La Fallue, à proximité de Hauteville-House.
- Début décembreDébut d’une grave maladie d’Adèle, fille de Hugo (crises de nerfs, délire, fièvre, gastro-entérite aiguë).
