« 11 décembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16325, f. 205-206.], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9704, page consultée le 25 janvier 2026.
11 décembre [1835], vendredi matin, 8 h. ¾
Bonjour, mon chéri, bonjour, mon Toto, je t’aime et je suis bien bonne ce matin. Hier
au soir, Les Bédouins1 m’avaient un peu chiffonné
l’esprit. Aussi étais-je un peu méchante tandis que tu étais bien bon et que tu me
plaignais de souffrir. A peine as-tu été parti que j’ai regretté de ne t’avoir pas
assez baisé, de ne t’avoir pas assez dit à quel point tu es mon bonheur et ma joie.
J’aurais voulu pouvoir recourir après toi pour te prendre dans mes bras et te fourrer
dans le bon petit lit chaud que tu venais de me faire. Mais tu n’as rien perdu pour
cela car toute la nuit je n’ai fait que penser à toi, rêver de toi et toujours avec
amour et avec délices.
Mon cher petit bien-aimé, je crains que tu n’aies eu bien
froid cette nuit, et que cela ne t’aie rendu malade. Pauvre adoré, quand je pense
à
cela, j’ai le cœur plein de tristesse. Je voudrais trouver un moyen honnête de
t’épargner cette pénible tâche de me donner ta vie sous la forme de numéraire. Je
le
voudrais. Oh ! oui, je le voudrais de toute mon âme. Je te relaierais au moins dans
cet affreux travail de la nuit. Je partagerais tes fatigues. Pourquoi ne peut-on pas
ce que le cœur désire si ardemment ?
Mon cher bien-aimé, quand tu viendras, tu me
trouveras au dehors comme je suis toujours au dedans, bonne, tendre et reconnaissante.
Je baiserai tes lèvres qui sont si douces pour moi, tes yeux si dévoués, je
réchaufferai tes mains et tes pieds adorés. Je te décourbaturerai dans un bain de
délices.
Je mettrai toute mon âme dans mes yeux, sur ma bouche, dans mes paroles et sur ton beau ? petit corps.
Juliette
1 La veille, jeudi 10 décembre 1835, le Courrier des théâtres présente Les Bédouins en voyage, au Théâtre de la Porte-Saint-Martin : « […] Pour les débuts de la troupe Atlastique, composé de dix Bédouins venus du désert de Shaara [sic] […] Les Bédouins en voyage, Odyssée africaine en 3 chants. ».
« 11 décembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16325, f. 207-208], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9704, page consultée le 25 janvier 2026.
11 décembre [1835], vendredi soir, 8 h. ¼
J’ai bu et mangé comme une OIE. Je vous aime comme un ANGE, ce qui n’est pas
incompatible avec la nature de L’ANIMAL CI-DESSUS NOMMÉ.
Mon cher petit homme,
je vous écris ces lignes avec des pattes très noires et avec une âme toute blanche.
J’espère que la blancheur de l’une déteindra sur la noirceur des autres, ce qui
établira un équilibre parfait dans la couleur locale de mon style. Ce n’est ? pas
assez d’avoir mangé comme quatre, il me faut encore unpâté après mon dîner. Vraiment, Gargantua n’était qu’un
oiseau-mouche auprès de votre très humble JUJU. Mais je ne pousse pas seulement mon
appétit monstre sur les comestibles de toutes sortes. Ma fringale s’étend jusqu’à
votre adorable petite personne dont j’ai une faim insatiable, hein ! Quel bon coup
de
dent je vous donnerais si je vous tenais en ce moment. Heureusement que vous êtes
un
homme extrêmement prudent et que vous ne vous exposerez pas
avant minuit à la fureur de mon appétit. Eh ! bien, c’est lâche ! C’est très lâche !!!
Si vous aviez du cœur, vous viendriez tout de suite mesurer vos dents contre les
miennes pour voir lesquelles sont de longueur.
Mais vous cagnez1, vous reculez, vous avez peur, vous n’êtes qu’un homme de
lettres et rien de plus. Comme moi, je ne suis qu’une pauvre femme qui vous aime avec
tout son cœur.
J.
1 Cagner : faire la chienne, reculer devant une besogne difficile ou dangereuse.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
