1 novembre 1843

« 1 novembre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16353, f. 1-2], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11492, page consultée le 25 janvier 2026.

Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour, ma vie, bonjour, ma joie, bonjour, mon âme. Comment vas-tu ce matin ? Moi, ma douleur est à son poste, c’est à peine si je peux respirer. Mais, dès que je serai levée, et que j’aurai fait quelques tours dans ma chambre, je n’y penserai plus. Malheureusement il n’en est pas la même chose pour toi. Si ta douleur persiste je te mettrai ton sinapismea mais il faudra que tu dînes moins tard qu’hier, mon cher cher adoré.
Je viens de finir mes comptes. J’ai un déficit de trente-cinq sous mais je ne te les rendrai pas, tant pire pour toi. J’ai écrit mon linge et ma dépense. Me voilà au pair pour aujourd’hui. Je vais tâcher de prendre sur moi de finir le voyage et puis je m’occuperai de tes manuscrits, en commençant par ceux qui m’appartiennent, afin que, si je les gâte, le mal soit moins grand. Pourvu que j’aie de ta jolie petite écriture à lire et à baiser, peu m’importe comment elle est ficelée. Cependant, j’y mettrai tous mes soins et ce ne sera pas de ma faute si je ne réussis pour les miens comme pour les tiens. Le menuisier a rapporté les cadres, je ne sais pas encore combien il prendra. Je vais le faire venir pour la cheminée.
En attendant, il faut que je me dépêche de me lever car j’ai encore bien des triquemaques à faire dans ma maison aujourd’hui.
Je ne sais pas quand vous tiendrez votre promesse de venir toutes les nuits, mon cher adoré, mais je sais que je vous désire de toutes mes forces et de toute mon âme. Jour Toto, jour mon cher petit o. Je vous aime, je vous aime, je vous aime. Apportez-moi votre épaule que je la soigne et votre belle bouche que je la baise et toute votre ravissante petite personne que je l’adore.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « cinapisme ».


« 1 novembre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16353, f. 3-4], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11492, page consultée le 25 janvier 2026.

Je regrette, mon Toto chéri, de n’avoir pas été suffisamment prête pour profiter avec toi de cette belle soirée. Mais c’est que vraiment je sors à peine de tous les arias1 que tu sais et j’ai à peine eu le temps de m’organiser. Tout cela n’empêche pas que je ne regrette amèrement maintenant de t’avoir laissé partir sans moi. Une autrefois, dans quelque état que je sois, quel que soit mon peu de goût pour les sorties de jour, je profiterai de l’occasion d’être avec toi. Je suis très triste d’avoir manqué celle-ci et si j’avais pu recourir après toi je serais allée te rejoindre avant que tu n’aies eu tourné le coin de ma rue. Je suis punie par où j’ai péché. Je n’ai pas le droit de me plaindre mais j’ose de celui d’en souffrir et d’avoir des regrets très cuisants. Tu as bien fait de profiter de cette belle soirée mon pauvre amour et je suis plus que bête de n’en avoir pas profité avec toi. Si on pouvait se battre soi-même je me serais déjà donné une volée atroce. Enfin il faut croire qu’il y a bien de stupidité et de la méchanceté en moi pour me pousser à faire des choses si contraires à mon désir et à mon bonheur. Mon pauvre Victor bien-aimé je suis triste à plaindre dans ce moment-ci quoique je le mérite peu en apparence. Je t’aime mon Victor, voilà ce qui est trop sûr.

Juliette


Notes

1 Arias : tracas, occupations.

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.

  • Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
  • 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
  • 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
  • PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
  • 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.