« 15 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 147-148], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4068, page consultée le 25 janvier 2026.
15 février [1843], mercredi matin, 9 h.
Voici une heure que je prie le bon Dieu pour toi, pour ta famille et pour ta chère
petite bien-aimée fille, mon Toto ; j’espère que mes prières se seront unies aux
vôtres dans ce moment si solennel et si décisif de la vie de votre chère enfant1.
Je crois que je n’ai pas dormi deux heures dans
toute la nuit, tant la pensée de ton enfant et de toi, mon adoré, m’a agitée. Je
pensais combien tu allais être triste après cette journée de fête et je regrettais
de
n’être pas assez tout pour toi pour combler le vide que
l’absence de ta fille va faire dans ta vie. Il n’est pas d’événement, pas d’incident
de ta vie, les plus insignifiants comme les plus importants, qui ne me rappellent
combien je suis peu de chose pour toi et combien tu es tout pour moi. Aujourd’hui
plus
que jamais cette triste vérité m’est démontrée. Je ne t’en veux pas, mon cher
bien-aimé, je sens que cela ne peut pas être autrement et cela ne m’empêche pas de
t’aimer de toute mon âme.
Je n’ose pas espérer que tu trouveras une minute pour
venir ce matin. Ce sera beaucoup, et je serai très heureuse, si tu peux venir dans
la
journée un moment. Je tâcherai, mon Toto, de me faire une espèce de raison mais cela
ne m’empêchera pas de trouver le temps long. Pense à moi, si tu peux mon Toto,
plains-moi et aime-moi, je le mérite bien.
Il fait un temps charmant. C’est d’un
bon augure pour le bonheur de cette chère petite Madame.
J’aurais donné tout au monde pour la voir dans son costume de mariée. Mais hélas ! je n’ai même pas osé te parler de ce désir-là dans la
certitude de me voir refusée, ce qui aurait ajouté un chagrin à une privation.
J’ai renfoncé mon envie et je me suis contentée de prier le bon Dieu pour elle avec
la
ferveur et le cœur d’une mère. Je t’aime.
Juliette
1 15 février 1843 : jour du mariage religieux de Léopoldine et Charles Vacquerie. Le mariage civil a eu lieu la veille.
« 15 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 149-150], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4068, page consultée le 25 janvier 2026.
15 février [1843], mercredi, 2 h. ¼
Je suis encore au lit, mon adoré, d’où je t’écris, pour te dire que je t’aime et que
depuis ce matin je fais un travail de romaine parmi les
hideux grimoires des créanciers, d’où il résulte que : Mignon sera payé en juillet prochain, que
Lafabrègue l’est et me redoit même huit francs à moins d’erreur, ce que je ne crois pas. Je viens
d’ailleurs d’envoyer chez lui la liste des acomptes et des reçus avec leur date ainsi
que le montant du dernier mémoire arrêté entre nous. Quant à Mme Guérard, je viens de la prévenir
par lettre qu’elle ait à venir arrêter son compte définitivement avec moi. Voilà où
j’en suis de mes recherches, ce qui n’est pas une petite, ni une agréable besogne,
je
t’assure. Toi, pendant ce temps-là, tu fais des heureux et
tu tâchesa de l’être chemin faisant.
Tu vois que nos deux occupations ne se ressemblent pas.
J’ai écrit à ma fille et
j’ai eu le courage de lui demander où en était l’affaire de Mlle Hureau et je lui ai dit que tu
avais rencontré M. Debelleyme1. Tu vois jusqu’où va ma confiance en toi et ma docilité. J’espère
n’être pas trop criminelle. Je lui ai appris en même temps
le mariage de Didine. Il n’y a plus d’inconvénient, maintenant, à ce que la chose
soit
ébruitée.
Pauvre Didine, pauvre Madame, où en est-elle
maintenant ? Et surtout, où en es-tu toi mon adoré qui avaisb mis tant de joie et tant de bonheur dans
la présence de ton enfant ? Tu ne sens encore rien heureusement. Tu es dans le
tourbillon des compliments et dans l’enivrement communicatif des jeunes mariés. Ne
m’oublie pas et pense qu’il y a dix ans, c’était notre tour d’être heureux et enivrés
l’un de l’autre.
Juliette
1 Mlle Hureau, maîtresse de Claire, est en conflit avec la directrice de la pension, Mme Devilliers. Elle entreprend des démarches judiciaires et administratives pour faire valoir ses droits, et songe à s’installer à son compte.
a « tâche ».
b « avait ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
