« 11 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 133-134], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4064, page consultée le 25 janvier 2026.
11 février [1843], samedi matin, 11 h. ¼
Bonjour mon Toto chéri, bonjour méchant, bonjour adoré, bonjour monstre d’homme. Vous
étiez bien pressé de me quitter cette nuit, scélérat. Je vous vois si peu et le peu
que je vous voisa, je ne peux même pas
échanger deux paroles de tendresse avec vous puisque vous êtes occupé pendant ce
temps : à lire vos journaux, à corriger vos épreuves, à faire votre correspondance
ou
à changer de bottes. Si vous croyez que c’est amusant, vous vous trompez du tout au
tout, mon cher petit homme. Ce l’est si peu, que si vous ne vous dépêchez pas de
changer de manière de vivre avec moi, je vous ficherai des coups dont vous me direz
de
bonnes nouvelles.
Vous n’avez pas voulu me dire le jour du mariage de votre chère
petite Didine pour me priver du plaisir d’y assister en pensée. La défiance vous rend
féroce à mon endroit. Depuis dix ans Dieu sait ce qu’elle m’a fait souffrir, cette
injuste défiance, sans parler des joies dont elle m’a privée. Enfin, mon cher
bien-aimé, si tu es tranquille et heureux de cette façon, le but est rempli car ton
bonheur c’est tout ce que je désire. Le mien viendra après s’il peut. Pense à moi,
mon
Toto, et aime-moi, ce ne sera que me rendre bien faiblement le culte d’adoration que
je t’ai voué.
Voilà plusieurs jours que les habitudes de ma maison sont
interverties et que je ne peux pas t’écrire régulièrement comme je le fais tous les
jours. Il est vrai que je me rattrapeb le matin de ma déconvenue du soir. Mais c’est égal, je n’aime
pas qu’on me bouleverse mes habitudes d’amour. Les autres ça m’est égal. D’ailleurs
je
n’en ai pas, excepté de t’aimer à tous les instants de ma vie, je n’ai aucune habitude
qu’on puisse déranger. Excepté le bonheur de te voir, je n’ai aucun plaisir qu’on
puisse contrarier.
J’attends le Démousseau demain à 2 h ½. C’est bien tôt mais je serai prête cependant ;
il faudrait que tu me dises bien positivement ce qu’il y aura à lui dire et à lui
faire faire. Quand tu viendras tantôt je te prierai de me donner tous ces
renseignements. Je tâcherai, en outre, de terminer mes comptes aujourd’hui et de faire
les recherches que tu me demandes sur MM. Guérard, Mignon et Lafabrègue. Mais je ne te promets pas que cela
puisse être fait cependant parce que les jours sont courts et que j’ai un tas de triquemaques à faire dans ma maison.
Vous
n’avez pas voulu faire ma commission auprès de Didine, vous êtes une bête, voilà tout
ce que vous êtes. Vous ne savez rien comprendre en fait de sentiment. Vous êtes un
affreux ours, c’est moi qui vous le dis. Taisez-vous. Je voudrais bien pouvoir en
dire
autant à ma Cocotte qui pousse d’affreux cris et que je ne peux pas faire taire. Il
me
tarde qu’elle parle, si elle doit parler, pour ne plus entendre ces cris
assourdissants qui me font mal au point d’y renoncer si elle devait persister dans
ce
genre vocal et instrumental. J’aime mieux votre chant mélodieux sur les paroles :
voilà un musicien qui passe[Dessinc]. Ceci n’est qu’une pochade dont vous seul pouvez apprécier le mérite. C’est à
vous que je la dédie avec les paroles sublimes que vous savez en épigraphe.
Maintenant, baisez-moi et aimez-moi.
Juliette
a « voie ».
b « rattrappe ».
c Dessin
de musicien :

« 11 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 135-136], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4064, page consultée le 25 janvier 2026.
11 février [1843], samedi soir, 8 h. ½
Je t’écris bien après mon dîner mon Toto, à cause des quinze centa mille tours que j’ai faitsb depuis. Je ne sais pas comment je
m’arrange mais je trouve moyen d’être toujours en retard. Il faudra cependant que
je
mette un peu d’ordre à tout cela.
Tu as vu Mlle Hureau. Tu sais ce qu’elle
attend de toi mon amour, et tu le feras avec ta bonté et ton obligeance habituelles.
C’est une très charmante et très excellente femme à qui j’ai et j’aurai encore plus
d’une obligation. Elle m’a dit que Claire
était un peu souffrante d’une douleur au côté. J’espère que ce ne sera rien mais je
l’ai priée si cette douleur persistait de faire venir le médecin.
Je te remercie,
mon adoré, de la promesse que tu m’as faite tantôt. Par le cœur et par la conduite
je
justifie et au-delà ta confiance et ton estime en cette circonstance. Je saurai quand
ta chère bien-aimée fille se mariera devant le bon Dieu et je m’unirai aux prières
de
tous ceux qui l’aiment pour appeler sur elle tout le bonheur de ce monde. Je te
remercie encore une fois mon bien-aimé de me donner cette joie. Je t’aime mon
Victor.
J’ai depuis tantôt une lettre de Mme Krafft que je n’ai pas
décachetée. Je n’ai pas pensé à te le dire quand tu es venu. D’ailleurs Mlle Hureau était
là, ce qui m’a empêchée, par parenthèse, de te donner tous les baisers que j’avais
sur
les lèvres et dans le cœur. Je compte m’en dédommager tout à l’heure. Mais pour cela
il faut que tu viennes tout à l’heure, ce qui est peu
probable, hélas. Tâche cependant, mon amour, tu me rendras bien heureuse.
a « cents ».
b « fait ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
