19 janvier 1843

« 19 janvier 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 57-58], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.156, page consultée le 23 janvier 2026.

Bonjour mon Toto bien-aimé, bonjour mon amour chéri. Comment as-tu passé la nuit, as-tu pris quelque repos au moins ? Tu étais épuisé hier. Mon Dieu que je voudrais cette affaire de rôle arrangée et bien arrangée1. Le temps que cela te fait perdre, l’ennui que cela te cause est déplorable pour toi et pour moi, car depuis bientôt deux mois tu n’as pas trouvé un moment pour me faire sortir. Enfin, espérons que tout cela va finir d’une manière ou de l’autre et que tu pourras prendre quelque repos et me donner un peu de bonheur, j’en ai bien besoin je t’assure. En attendant, je voudrais que tu me sois bien fidèle et que tu n’ailles pas au spectacle sans moi. J’ai bien regretté mon Hernani hier. Si j’avais vu avant ton départ qu’on le jouait le soir, je t’aurais tourmenté pour m’y mener. Vous êtes un vieux sournois de ne me l’avoir pas dit de vous-même, et un méchant homme de ne m’y avoir pas conduite. Taisez-vous. Je ne suis rien moins que tranquille à votre endroit, vous avez des manières et un entourage qui ne me conviennent pas. Prenez-y garde, mon amour, car je vous tomberai sur la bosse au moment où vous vous y attendrez le moins : vous êtes prévenu.
Je n’entends toujours pas parler de la caisse des consignations ni de D2. J’ai peur que cette vieille sempiternelle ne me relance de nouveau et je ne saurai guère que lui dire. C’est fort embêtant de ne pouvoir pas faire ses affaires soi-même et l’amour toute seule. Attendre, toujours attendre, c’est bien ennuyeux de part où cela mène. Baisez-moi et taisez-vous, vous n’avez pas la parole.
Je crois que j’enverrai cette cocotte rejoindre l’autre, elle est plus maussade et presque aussi méchante. Décidément toutes les bêtes ne s’accordent pas entre elles, témoin mes relations avec les deux cocottes en question. J’y renonce pour le reste de mes jours et je m’en tiens à vous.

Juliette


Notes

1 Affaire de la distribution conflictuelle du rôle de Guanhumara.

2 Démousseau.


« 19 janvier 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 59-60], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.156, page consultée le 23 janvier 2026.

Merci mon cher adoré, merci mon Toto bien-aimé, merci d’être venu, merci de ton ravissant petit dessin, merci du cœur, de l’âme, de tout pour le moment de bonheur que tu viens de me donner. Je n’avais pas pensé à l’Académie1 aujourd’hui et j’espérais que ce beau temps te déterminerait à me faire sortir. Aussi m’étais-je apprêtée de bonne heure afin de profiter de l’occasion si elle s’offrait à moi de courir, bras dessus bras dessous avec toi à l’air et au soleil, car il y [a] eu du soleil aujourd’hui toute la journée. Tu penses que si j’avais su l’Académie je ne me serais pas fait de douces illusions et que je serais restée très paisiblement dans ma crasse. Seulement, je te préviens que je ne veux pas faire ma rentrée dans le monde par une première sortie le vendredi ! Je n’ai pas envie moi de me vouer de nouveau au régime cellulaire. Merci, j’en ai assez comme ça. Je veux une première sortie soignée afin qu’elle me porte bonheur et que je sois toute l’année par voie et par chemin avec vous. Voilà mon opinion. Ainsi, vous voilà sûr d’être débarrasséa de mes importunitésb demain toute la journée. Mais aussi, gare au samedi, au dimanche, lundi et à tous les jours suivants qui ne seront pas le vendredi. Je vous promets de vous tourmenter jusqu’à ce que vous me fassiez sortir. Non, mon pauvre ange adoré, je ne te tourmenterai pas. J’attendrai patiemment en t’aimant de toute mon âme.

Juliette


Notes

1 Victor Hugo a été élu à l’Académie française en 1841. Les séances ont lieu tous les jeudis.

Notes manuscriptologiques

a « débarassé ».

b « importunitées ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.

  • Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
  • 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
  • 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
  • PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
  • 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.