« 18 août 1840 » [source : BnF, Mss, NAF 16343, f. 99-100], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9284, page consultée le 25 janvier 2026.
18 août [1840], mardi, midi
M’aimes-tu, mon adoré ? M’aimes-tu avec le cœur et l’âme comme moi ? Il y a des
fois où j’en doute et où je suis bien malheureuse, il y a des fois où je le
crois et alors c’est charmant et je ferais des folies de joie et de bonheur.
Depuis trois jours je suis dans un doute affreux qui me harcèle et m’attriste,
mais tu as été si bon, si doux et si persuasif tout à l’heure que je sens la
défiance et la jalousie s’en aller de mon pauvre cœur malade. Je ne crois en
Dieu qu’à travers mon amour ainsi juge comment je t’aime, combien je te crois
et combien il serait atroce de me tromper. Mon Dieu que j’aurais voulu assister
à la cérémonie d’hier ! Quellea
joie pour toi et quel triomphe pour ce pauvre bel enfant1. D’y penser j’en ai le cœur tout gros de regret et
d’adoration car si je n’ai pas eu le bonheur d’admirer les
douze centimètres de nez de ta voisine au fauteuil j’ai entendu les
applaudissements et les murmures d’admiration et d’adoration de la foule et
quand je pense qu’il m’est permis de t’aimer et de baiser tes pieds comme si tu
étais un homme ordinaire je suis éblouie et confuse de mon bonheur. Mon Victor
adoré je t’aime.
J’ai toujours bien mal à la tête mais je suis heureuse
puisque tu m’aimes. J’ai lu le Balzac2 dont le gros ventre est encore plus bourré de
fatuité, d’envie et de vanité que de pieds de cochon, non truffé, de cervelas à
l’ail et de pommes de terre frites. La polysarcieb3
n’est pas seulement dans sa bedaine mais dans son pauvre esprit bouffi comme
une outre pleine. Il se compare physiquementc à un lion, l’animal, et il se promène
majestueusement à quatre pattes dans ton admirable poésie pour y chercher des
fautes de français, le cuistre, comme si l’aigle qui plane et le lion qui
marche devaientd se heurter
aux mêmes difficultése
de la route : les pierres et les fautes de français ne sont pas au ciel mais
bien dans ton ignorance et sur la terre où tu marches, ô Balzac. C’est moi, la
vieille Juju, qui te le dis et qui te le prouverai quand tu voudras, ô GROS
HOMME que tu es.
En attendant baise-moi toi et ne me laisse pas te désirer
à sec trop longtemps.
Juliette
1 Charles Hugo a remporté le premier prix de thème latin au Concours général.
2 Il s’agit probablement de l’article paru dans la Revue Parisienne du 25 juillet où Balzac rend compte du recueil Les Rayons et les Ombres.
3 Hypertrophie des muscles et du tissu adipeux.
a « Quel ».
b « polyçarcie ».
c « phisiquement ».
d « devait ».
e « difficultées ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent sur les bords du Rhin.
- JanvierHugo devient président de la Société des Gens de Lettres.
- MaiLes Rayons et les ombres.
- Mai-aoûtVillégiature à Saint-Prix.
- 11 juinSa sœur Renée épouse Louis Koch (né en 1801).
- 29 août-1er novembreVoyage sur les bords du Rhin et dans la vallée du Neckar.
