« 17 mars 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 249-250], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7698, page consultée le 04 mai 2026.
17 mars [1841], mercredi matin, 11 h. ½
Tu n’es pas venu ce matin, mon Toto, et en vérité ça ne m’étonne pas puisque c’est tous les jours la même chose. C’est à grand peine si, à force d’importunité et de doléances, j’obtiens que tu viennesa déjeuner une fois ou deux par mois avec moi. Le fait est ainsi, tu ne peux pas le nier et tu pourrais même convenir que tu ne m’aimes plus d’amour, ce qui serait aussi vrai. Il paraît que tu es allé dernièrement dans une soirée où les duchesses, les vicomtesses, les comtesses et les drôlesses de tout Paris étaient réunies1. Il y a eu allant d’anecdotes, passe d’armes d’épaules, d’yeux et de langues en votre honneur, mais il me reste à savoir quelle a été la reine couronnée de ce tournoi d’agaceries, d’effronteries, de coquetteries et de saloperiesb. Moi pendant ce temps, je faisais l’état de VILAINE du Moyen Âge occupéec à raccommoderd les culottes de son seigneur, à tenir la chandelle mouchée et allumée toute la nuit jusqu’à ce qu’il daigne enfin rentrer chez lui. C’est superbe en vérité, on n’est pas plus heureuse et je n’aurais rien à envier à un chien à l’attache si j’avais quatre pattes et la moitié d’une queue. C’est vraiment ravissant, ia ia, mais comme tout plaisir finit pas fatiguer je déclare que je suis très lasse du mien et que je voudrais en changer.
Juliette
1 Il pourrait s’agir de la soirée du 6 mars 1841 chez Mme de Lamartine, dont Mme de Girardin rend compte dans La Presse du même jour : « Plus on est obscur et plus on tient à faire partie de ces réunions merveilleuses. Jamais collection de supériorités ne fut plus complète. Jugez-en plutôt : Grand orateur : M. Guizot / Grand poëte : M. Victor Hugo / Grand tragique : M. Duprez / Grand capitaine : M. Le maréchal Soult / Grand peintre : M. Horace Vernet / Grande cantatrice : Madame Damoreau / Grand industriel : M. Cunin Gridaine / Grand administrateur : M. le comte A. de Girardin / Grand agriculteur : M. de Lamartine / Grand romancier : M. de Balzac / Grand sculpteur : M. David / Grand artiste : M. Artot / Grand savant : M. Charles Dupin / Grande victime : M. Andryane. Il y avait là aussi de grandes dames célèbres par leur esprit, leur instruction profonde, leur conversation brillante et gracieuse… Il y avait là, enfin, madame de Lamartine. Elle a beau nous défendre aussi de parler d’elle , il nous est impossible de ne pas déclarer qu’elle était chez elle ce jour-là, de ne pas reconnaître avec tout le monde que c’est une femme supérieure, et une des plus spirituelles de notre temps et de notre pays ».
a « vienne ».
b « salopperies ».
c « occuper ».
d « racommoder ».
« 17 mars 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 251-252], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7698, page consultée le 04 mai 2026.
17 mars [1841], mercredi soir, 4 h. ¾
J’ai reçu une lettre de Claire tout à
l’heure, mon bien-aimé, qui en contient une autre pour la mère Pierceau1. Il y a aussi l’inscription du mur du Luxembourg, j’espère
que tu l’y retrouveras2. De plus, elle nous a
fait la galanterie à toi et à moi de nous acheter des fleurs et elle prie que
Suzanne aille les chercher demain soir. Il
paraît qu’elle travaille beaucoup et qu’on est très content d’elle. Tant mieux mon
Dieu, je me ferais faire dix mille fois l’opération du strabisme pour qu’elle soit une femme honnête, distinguée et heureuse.
En
furetant dans vos papiers j’ai découvert, mon amour, que vous étiez allé depuis peu
en
soirée et que vous ne m’en aviez rien dit. Ceci m’a été médiocrement agréable comme
vous pensez bien ; j’aurais préféré autre chose mais enfin, puisque vous trouvez bon
de ne pas me consulter sur mes goûts, vous devriez au moins me dire quand ces
choses-là arrivent.
Du reste, je suis toujours malingre et souffrante quoique ma
blessure se guérisse cependant petit à petit3. Je voudrais vous voir. Je crains qu’avec vos bÔttes percées vous
n’attrapieza la grippe, je
voudrais que vous vinssiez mettre les neuves et me montrer un peu votre charmant petit
museau que j’aime de toute mon âme.
Juliette
1 Mme Pierceau a accouché la veille d’un petit garçon.
2 À élucider.
3 Lors d’une visite à Mme Pierceau la semaine précédente avec Hugo, Juliette s’est méchamment écorchée et la blessure ne guérit visiblement pas vite. Elle précisait aussi le lundi précédent que « ni charpie ni linge n’[av]ait voulu tenir dessus ».
a « attrappiez ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
