« 31 décembre 1840 » [source : BnF, Mss, NAF 16343, f. 291-292], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9324, page consultée le 23 janvier 2026.
31 décembre [1840], jeudi matin, 9 h. ¾
Bonjour, mon petit Toto bien-aimé, bonjour mon cher petit homme, je vous baise
à l’envers et à l’endroit, partout où vous avez froid et chaud. J’espère que
vous dormez encore, mon pauvre piocheur adoré. Je te remercie d’être revenu
cette nuit par l’affreux temps qu’il faisait. Il n’y a que toi pour avoir cette
courageuse tendresse, aussi je t’en remercie en t’aimant de toute mon âme.
Pendant que tu dînais en ville moi j’ai raccommodéa mon unique robe. Je vous recommande ce mot : unique. Je ne veux pas perdre
mes mots à effet comme MADAME MAGLOIRE1. J’ai travaillé jusqu’à onze heures et puis je me
suis couchée, c’est ce qui fait que tu m’as trouvéeb endormie quand tu es arrivé
cette nuit. Un peu de fatigue, la chaleur du lit, la position horizontale, tout
cela sont autant de sollicitations à dormir auxquellesc je ne résiste pas toujours à
ma grande fureur. Aujourd’hui je me battrais si je pouvais pour m’apprendre à
n’être pas une vieille Juju somnolente et blaireuse comme Mme Guérard. Je dois cependant me rendre cette
justice que je ne cède au sommeil qu’après minuit, mais c’est encore trop tôt
puisque tu n’es pas venu et que cela me prive du bonheur de t’avoir un peu plus
longtemps. Décidément je suis une vieille marmotte. À propos je vais bien, nous verrons ce que cela deviendra mais j’aurais
bien désiré finir et recommencer l’année sur une BELLE ACTION. Malheureusement
j’ai besoin de votre COLLABORATION pour cela et cela ne me paraît pas possible
d’après ce que vous m’en avez dit hier. Je m’y conformerai tant bien que mal.
Ce ne sera pas la première fois que cela me sera arrivé de gré ou de force.
Jour Toto, jour mon cher petit o. Je vous aime malgré mes allusions venimeuses.
Je vous adore en dépit de mes grosses injures. Je suis trop heureuse que vous
me laissiez vous aimer même pour RIEN. Baisez-moi et riez tout de suite si vous
m’aimez.
Juliette
1 Nom que Hugo donnera à la servante de Monseigneur Myriel dans Les Misérables.
a « racommodé ».
b « trouvé ».
c « auquelles ».
« 31 décembre 1840 » [source : BnF, Mss, NAF, 16343, f. 293-294], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9324, page consultée le 23 janvier 2026.
31 décembre [1840], jeudi soir, 3 h. ¾
Que le diable vous emporte et vous rapatafiole, petit cochon qui avez mis ma
brosse à dent dans votre cuvette avec toutes vos ordures si bien qu’en jetant
l’eau dans le seaua au pisso on l’y a jetée et de là au ruisseau d’où on me
l’a rapportée dans un bel état. Je ne connais pas de
cochon plus cochon que vous. Vraiment vous finissez l’année comme vous la
commencerez, par une cochonnerie qui n’a pas de nom. Sans parler du toupinage
que vous avez le front de projeterb sur votre affreux paletot qui a l’air d’un vieux
chien crevé. Si vous croyez cela drôle vous vous trompez du tout au tout. Voime, voime, vous êtes bien gentil et je
conseille à la mère Richi de vous en
faire compliment. Je commence à croire que vous serez nommé prochainement à la
Cacadémie1, vous avez toutes les qualités
REQUISESc pour ça, il est
impossible d’avoir l’air plus sale, je veux dire plus académiciend, que vous dans ce
moment-ci. Baise-moi vieux cochon de salaude. Baise-moi brigand et tâche de m’aimer un peu sous ta
crasse.
Je voudrais être à demain pour avoir ma chère petite lettre
d’étrenne à baiser, à admirer et à adorer. D’y penser j’en suis folle
d’impatience et de joie. Le temps d’ici là va me paraître éternel. Il n’y a
qu’un moyen de m’empêcher de le trouver trop long c’est de venir le passer avec
moi. Demain je n’aurai personne que ma fille ce qui
ne nous gêne pas. Après-demain j’ai toutes mes péronnelles et mon père2 et si cela n’empêche pas que tu viennes déjeuner cela nous forcera toujours à nous lever de bonne heure. Je vous aime
Toto. Je vous adore mon bon petit homme chéri.
Juliette
1 Hugo est candidat à l’Académie Française et sera élu le 7 janvier 1841.
2 René-Henry Drouet qui est en réalité son oncle.
a « sceau ».
b « projetter ».
c « REQUIS ».
d « accadémicien ».
e « salot ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent sur les bords du Rhin.
- JanvierHugo devient président de la Société des Gens de Lettres.
- MaiLes Rayons et les ombres.
- Mai-aoûtVillégiature à Saint-Prix.
- 11 juinSa sœur Renée épouse Louis Koch (né en 1801).
- 29 août-1er novembreVoyage sur les bords du Rhin et dans la vallée du Neckar.
