« 12 avril 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16348, f. 265-266], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9662, page consultée le 04 mai 2026.
12 avril [1842], mardi, neuf heures ¾
Bonjour mon Toto bien aimé. Bonjour mon cher petit homme. J’espère que tu n’es pas
fâché contre moi de ce que je t’aime trop ? Tu ne veux pas que je sois jalouse, mon
Toto, mais tu ne veux donc pas que je t’aime ? Tu ressembles en ceci à l’homme qui
lorsqu’il avait bien dînéa voulait que
tout le monde fût saoul. Quand tu as bien pris tes précautions, que tu m’as
séquestrée, séparée et isolée de tout le monde1, quand tu es plus que sûr de mon amour, tu te donnes des airs de
confiance, de sécurité et d’insouciance à mon endroit et tu voudrais probablement
que
ce qui te rassure, toi, me tranquillise par contrecoup. Hélas ! mon pauvre bien aimé,
nous sommes loin du compte et j’ai des motifs du reste pour être affreusement jalouse,
pour ne parler que de ton entourage, de ta gloire, de ta beauté. Oui de ta beauté
ineffable et divine, mon Toto, et de toutes les séductions qu’elle attire et enfin
pour dernière et fondamentale raison : c’est que je t’aime absolument, entièrement,
avec le cœur et l’âme, c’est-à-dire avec la jalousie la plus continue et la plus
inquiète. Le jour où je ne serai plus jalouse c’est que je ne t’aimerai plus, mon
Toto, ce jour là n’arrivera jamais, quelque envie que tu en aies. Ainsi, mon Toto,
il
faut prendre ton parti et te résigner à des accès de jalousie dont je ne suis pas
toujours la maîtresse. J’ai vu le fameux [illis.] de Mme Franque et je l’ai renvoyé avec
enthousiasme. Quant à l’ombrelle, elle me rendra un très grand service pour mon voyage
en économisant ma neuve. Voilà les nouvelles de ce matin, ajoutez-y encore celle-ci
que je vous aime comme une enragée et vous en saurez autant que moi.
Baisez-moi,
mon petit homme, et songez que je ne vous ai pas baisé à mon aise depuis près d’un
mois.
Juliette
1 Dans la nuit du 17 au 18 novembre 1839, Juliette et Victor Hugo ont célébré leur « mariage d’amour » qui a scellé le « contrat » de leur relation : Hugo s’engage à subvenir aux besoins de Juliette jusqu’à la fin de ses jours et à rembourser les dettes qu’elle avait contractées avant de le rencontrer ; en échange, elle renonce à sa carrière d’actrice et peut quitter son logement seulement en la compagnie de son amant.
a « dîner ».
« 12 avril 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16348, f. 267-268], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9662, page consultée le 04 mai 2026.
12 avril [1842], mardi après-midi, 9 h. ½
Je vous écris les cheveux épars, mon Toto, la figure toute imprégnée de jus de
réglisse1. Je suis en train de faire la fameuse opération.
S’il y a au monde quelque chose d’ennuyeux, c’est certainement cette atroce mécanique.
Enfin, la rage d’être belle pour vous plaire est capable de me faire tout faire. Voilà
à quoi aboutit un amour effréné comme le mien. C’est assez bête comme vous voyez et
parfaitement ridicule mais je le fais et je le ferai probablement jusqu’à extinction
de mes quatre cheveux, ce qui ne sera pas très long.
Je viens d’avoir la visite
de la mère de Mme Guérard à qui j’ai donné 10F, mais il ne me
reste rien pour Mignon ni pour Lafabrègue2. La journée d’hier m’a ruinée [en] charbon,
blanchissage, raccommodagea,
enfin ça n’en finit pas. Mais qu’y faire, mon pauvre amour ? Si tu le sais, disb le moi, je le ferai tout de suite. En
attendant, je t’épuise et je te tue car toutes ces nuits sans repos sont autant de
jours retranchés de la vie. C’est toi même qui me l’asc dit, mon pauvre adoré. Quand je pense à ça, j’ai bien envie de me
sauver au bout du monde. Mon Toto chéri, j’ai eu tort de consentir à cet arrangement
qui te donnait toute la responsabilité de mon passé et t’imposait toutes les
nécessités de ma vie jour par jour3. Enfin, mon pauvre ange, souviens toi, quand les forces te manqueront,
que c’est toi qui l’as voulu absolument et ne cesse pas de m’aimer, je baise tes pieds
adorés.
Juliette
1 En cosmétique, le réglisse est utilisé dans des soins pour apaiser les peaux sensibles, illuminer le teint et prévenir les signes de vieillesse. Pour les cheveux, le réglisse est utilisé comme démêlant. Depuis l’apparition de ses cheveux blancs, Juliette a passé beaucoup de temps à se les arracher pour combattre ce qu’elle appelle « les ravages du temps » : elle prend grand soin de sa chevelure pour continuer de plaire à son amant. Elle se peigne et se pommade régulièrement.
2 C’est tous les dix du mois environ que les créanciers de Juliette comme Lafabrègue, l’homme de Gérard, Mignon etc. viennent récupérer les sommes qu’on leur doit.
3 Dans la nuit du 17 au 18 novembre 1839, Juliette et Victor Hugo ont célébré leur « mariage d’amour » qui a scellé le « contrat » de leur relation : Hugo s’engage à subvenir aux besoins de Juliette jusqu’à la fin de ses jours et à rembourser les dettes qu’elle avait contractées avant de le rencontrer ; en échange, elle renonce à sa carrière d’actrice et peut quitter son logement seulement en la compagnie de son amant.
a « racommodage ».
b « dit ».
c « l’a ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
