« 16 août 1840 » [source : Collection particulière / MLM / Paris, 63836], transcr. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9282, page consultée le 06 août 2026.
16 août [1840], dimanche après-midi, 3 h. ¾
Je suis très fâchée contre vous, mon Toto, parce que vous vous êtes enfui comme
un voleur ou comme un homme qui n’aime pas, ce qui est synonyme, sans me donner
le temps de vous baiser et de vous dire adieu. Je ne suis pas contente du tout.
Si j’avais su cela, je vous aurais forcé à vous empiffrer d’artichauts à la
barigoule. Une autre fois, je ne serai pas si bête et je vous en ferai avaler
de l’ail plein votre GEULE.
Viens me
chercher mes dix francs, polisson, je te les donnerai, voime, voime, avec la manière de les ôter de
la tirelire en reniflant. Je vais envoyer tout à l’heure chercher la presse que
vous prétendez avoir été mise en pièces par vos satellites. Nous verrons bien
si vous mentez, scélérat. Baisez-moi en attendant, gros monstre, et
dépêchez-vous de m’apporter votre paletot à arranger.
Je vous préviens que
je veux être plus d’un mois en voyage ou sans cela je pousse d’affreux cris
tout le long de la route et dans les diverses auberges où nous stationnerons.
Je n’ai déjà pas tant d’occasions de bonheur pour me rogner de moitié ma pauvre
petite joie annuelle. Je vous préviens que cela ne sera pas, que cela ne peut
pas être, quand même le bon Dieu serait mort et enterré. Ainsi, apprêtez-vous à
ne revenir que deux mois au plus tôt après le jour de notre départ de
Paris1. Taisez-vous, vieux scélérat, vous
n’avez pas la parole. Jour, Toto. Je vous
crois furieusement à Saint-Prix2
aujourd’hui, et je crois non moins furieusement que la distribution des prix
aura lieu demain à la Sorbonne3. Mais je vous aime, je vous aime, je vous aime.
Juliette
1 Juliette Drouet sera exaucée, puisque leur voyage sur les bords du Rhin et dans la vallée du Neckar durera bien deux mois, du 29 août au 1er novembre 1840.
2 De 1840 à 1842, Victor Hugo et sa famille vont en villégiature d’été à Saint-Prix.
3 Le lundi 17 août, en effet, Hugo assistera à la Sorbonne à la remise à son fils Charles du Premier de Prix de thème latin au Concours Général, obtenu le 31 juillet. D’où le jeu de mots.
« 16 août 1840 » [source : BnF, Mss, NAF 16343, f. 95-96], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9282, page consultée le 06 août 2026.
16 août [1840], dimanche après-midi, 2 h. ¾
Je suis sous les armes, mon petit Toto, je vous attends depuis longtemps ou
pour mieux dire je vous attends toujours. Cette nuit vous vous êtes bien hâté
de vous en aller comme un vilain malhonnête que vous êtes. Une autre foisa je mettrai les
bâfreriesb dans la
ruelle de mon lit et vous ne les aurez que lorsque vous les aurez GAGNÉES. Je
suis lasse d’en être pour mes fraises et mes pêches tous les soirs ; je veux
essayer de vous les faire payer [un peu cher ?]c pour me rabibocher tout mon crédit à L’ŒIL.
Tenez-vous pour averti et préparez vos NOYAUX en échange des MIENS.
Eugénie vient de venir. Elle n’a pas
été malade mais occupée. Dans ce moment-ci elle fait sa tapisserie, tout à
l’heure je L’AIDERAI à moins que vous ne veniez m’en empêcher ce dont je serais
au DÉSESPOIR comme bien vous pensez. Taisez-vous vilain, vous n’avez pas la
parole. Je ne veux pas que vous vous fichiez de moi après vous en être moqué.
Si j’étais derrière le VÔTRE je saurais bien vous donner de bons coups pour
vous faire venir plus vite.
4 h. ¼
Dieu merci vous ne travaillez pas beaucoup aujourd’hui et moi qui
comptais passer le reste de la journée avec vous, me voilà bien lotie.
Maintenant je ne vous verrai plus que bien tard ce soir. Il est vrai que j’ai
un moyen de vous faire TRAVAILLER et je l’emploierai, soyez tranquille. Vous
n’aurez mes pêches qu’à bon escient. Benoist et tous les Martin réunis
n’auraient pas tant à faire pour gagner le gâteau de Nanterre empaillé, qu’on
leur montre tous les jours sans jamais leur donner, que vous pour avoir mes
pêches. Ah ! mais je me révolte à la fin. Baisez-moi profond scélérat et
aimez-moi si vous tenez à votre vie et à toutes ses dépendances. Baisez-moi
encore et pensez à moi qui ne pense qu’à vous, qui n’aime que vous et ne vis
qu’en vous.
Juliette
a « autrefois ».
b « baffreries ».
c « un peux chères »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent sur les bords du Rhin.
- JanvierHugo devient président de la Société des Gens de Lettres.
- MaiLes Rayons et les ombres.
- Mai-aoûtVillégiature à Saint-Prix.
- 11 juinSa sœur Renée épouse Louis Koch (né en 1801).
- 29 août-1er novembreVoyage sur les bords du Rhin et dans la vallée du Neckar.
