« 18 juin 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 145-146], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8574, page consultée le 01 mai 2026.
Bruxelles, 18 juin 1852, vendredi après-midi, 2 h. ½
Je suis bien en retard avec mon cœur aujourd’hui, mon doux bien-aimé, et pourtant
depuis ce matin je n’ai pas perdu une seule minute, si ce n’est pas perdre son temps
que de raccommoder des zardes, de ranger ses
frusques et de nettoyera son étable.
Et puis j’ai lu avec la plus grande attention et avec la plus absorbante admiration
tes 7500000 voix1 et je t’assure
qu’après les avoir lues j’étais tenté de te crier : grand roi
cesse de vaincre ou je cesse d’écrire2 tant je
suis à bout d’admiration. Ton génie s’élève de plus en plus haut dans ce ciel infini
de la poésie et du sublime. C’est à ce point que mon âme éblouie ne peut plus te
suivre du regard sans mettre sur mes yeux en guise de verre noirci ce gribouillis
opaque à travers lequel j’ose t’admirer sans craindre la cécité complète pour ma
pauvre intelligence. Mon Victor, si je ne craignais pas de te paraître ridicule, je
me
laisserais aller à des délires d’admiration qui te toucheraient tout en te faisant
sourire car rien n’est plus naïf et plus sincère que mon adoration pour ta personne
et
pour ton génie. Mais j’ai peur de dépasser les bornes de l’ivresse permise par
l’indulgence et par la société de tempérance. Je m’arrête court pour ne pas divaguer
tout à fait.
Voici bientôt l’heure où tu dois venir. Je ne veux pas que tu me
trouves dans cette espèce d’ébriété morale. Je veux au contraire tâcher de me tenir
d’aplomb dans mon admiration et ne pas faire faire de zigzagsb à mes baisers et à mes caresses
titubantes. Mon petit homme je suis GRISE. C’est à la lettre, mais je ne suis pas
griffagne, je m’en défends mon corps et mon sang.
Juliette
1 Titre du Livre VI de Napoléon le Petit : « L’absolution (première forme : les 7 500 000 voix) ».
2 Citation de l’épître VIII de Boileau « Au roi ».
a « nétoyer ».
b « zigs-zags ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
