« 28 mai 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 83-84], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8709, page consultée le 25 janvier 2026.
Bruxelles, 28 mai 1852, vendredi matin, 8 h.
Bonjour, mon bon petit homme, bonjour. Eh bien comment as-tu passé cette nuit ? As-tu bien dormi et bien tard ? Il faut absolument que tu trouves le moyen d’avoir tes heures de sommeil et autant qu’il t’en faut tous les jours car tu finirais par te rendre malade autrement. Quel dommage que tu ne puisses pas te dédoubler et mettre ton fantôme à ta place et ta chère petite réalité dans mon lit. Avec quel amour je te dorloterais, avec quel bonheur je te soignerais et je te servirais. Quand je pense que tu manques de repos et mille petits soins si nécessaires au bien-être et à la santé, j’en suis toute triste au fond de l’âme. Mais il n’y a aucun moyen de faire autrement, les choses étant dans cet état et ton amour de l’ART absorbant tous les autres AMOURS, Il faut en prendre son parti, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, et se résigner à te voir souffrir sans pouvoir l’empêcher. Il faudra que Suzanne reprenne au plus vite son service auprès de vous ne fût-ce que pour vous porter du linge blanc et rapporter le sale. En attendant, j’ai le regret de savoir que tu manques de caleçon, de gilet ce qui m’est particulièrement désagréable. Mais à qui la faute ? Tout cela ne m’empêche pas de sentir que tu es triste et inquiet. Je ne t’en parle pas pour ne pas raviver tes ennuis et tes tourments, mais j’ai besoin de te dire que je partage toutes ces sensations et qu’il m’est impossible d’être gaie et heureuse quand je te sens triste et malheureux. À force de vivre dans ta pensée je me suis tellement identifiée avec toi que ta vie, tes sensations et tes sentiments sont devenus les miens. Le sang circule dans mes veines, mais mon âme habite en toi. Tout ce que tu éprouves, je l’éprouve par sympathie. Plaisir ou peine, mon cœur en reçoit le contrecoup instantanément. Ô je t’aime mon Victor. Je t’adore mon grand bien-aimé.
Juliette
« 28 mai 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 85-86], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8709, page consultée le 25 janvier 2026.
Bruxelles, 28 mai 1852, vendredi après-midi, 1 h. ½
Chaque fois que je prends la plume pour t’écrire, mon doux adoré, je me promets de
ne
pas te parler de moi et de ne te dire que des choses intéressantes et de HAUTE PORTÉE,
mais cette belle résolution échoue constamment devant la monotonie de mon existence
et
la stupidité de mon esprit. J’ai beau chercher autour de moi et en dedans, je ne vois
rien qui vaille la peine d’être mis à la place de mon amour, aussi j’en reviens
toujours à lui, faute de mieux. Ça n’est pas amusant pour toi, mais cela me fait grand
plaisir, voilà mon excuse.
Cher petit homme, à quoi pensez-vous que vous ne
venez pas plus vite que ça ? Je sais bien que vous avez Piddington et toute la séquence des flâneurs et des
affairés mais ce n’est pas une raison pour la subir toute la journée et tous les
jours1. D’abord je m’y oppose parce que cela diminue
d’autant ma part déjà si petite. Je vous supplie de mettre tous ces gens-là un peu
à
la porte et de venir voir tout de suite à la mienne si j’y suis.
Je viens
d’avoir la visite de Mme Luthereau
m’annonçant qu’elle venait de louer presque l’appartement de Mme W.2 à une très jeune et très
joliea actrice du Grand Théâtre
envoyée par M. [Bouquié-Lefebvre ?] Laquelle actrice arrive du
Théâtre-Français3 où elle a joué un
an. On n’a pas pu me dire le nom de cette ébouriffante saltimbanque, laquelle désire
se mettre en pension chez M. Luthereau. Je
ne sais pas si cette démarche aboutira. Pour mon compte j’y verrais plus d’un
inconvénient. Aussi rien ne me serait plus désagréable que ce voisinage s’il devait
avoir lieu. Mais je ne veux pas aller au devantb d’ennuis qui ne se réaliseront peut-être pas. Il sera toujours
tempsc de s’en préoccuper et de s’en
contrarier le moment venu. D’ici-là, mon petit homme, je ne veux penser qu’à toi,
au
plaisir de te voir bientôt, au bonheur de vivre près de toi, le RESTE viendra quand
et
comme il pourra et puis dépêchez-vous de venir et tâchez de m’aimer un peu car le
fond
de mon cœur est comme le ciel un peu noir, un peu froid et un peu triste.
Juliette
1 Parmi ses visiteurs Victor Hugo reçoit entre autres chaque matin ses compagnons d’exil afin de recueillir leurs témoignages sur les événements de décembre 1851.
2 Vraisemblablement Mme Wilmen.
3 Le Directeur du Théâtre français, Arsène Houssaye, fait reprendre Marion de Lorme le 4 juin 1852.
a « joli ».
b « devans ».
c « tant ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
