« 11 août 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16346, f. 137-138], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4317, page consultée le 08 mai 2026.
11 août [1841], mercredi matin, 11 h.
Bonjour mon Toto bien-aimé, bonjour mon cher bien-aimé. Je t’écris tout de suite une
grosse lettre pour avoir tout le temps de copier et de m’habiller un peu pour ce
soir1, quoique je t’avoue que j’y ai peu de goût, sachant que je ne te
verrai pas et que je ne vivrai pas. J’ai le cœur plein de tristesse et si un bon génie
pouvait m’enlever tout de suite bien loin d’ici, je me laisserais faire avec volupté
car ma vie ici me semble odieuse et insupportable. Je me soulage sur cette lettre
en
te disant ce que je souffre car le plus que je peux je te le cache pour ne pas
t’ennuyera. Dieu sait et mon
traversin ce que j’ai de désespoir dans l’âme et de larmes dans les yeux. Mais en
voilà assez, d’ailleurs quand tu liras cela le plus fort de la crise sera passée et
je
me préparerai de nouveau à recommencer à souffrir à la première occasion qui ne
tardera pas à se présenter.
J’étais bien absurde cette nuit, n’est-ce pas mon
Toto ? Mais que veux-tu, je ne peux pas vaincre un affreux sommeil douloureux qui
s’empare de moi à force de t’entendre froisser du papier et écrire sans me dire un
mot
tout le temps que tu es auprès de moi. Il faudra que je trouve un moyen d’empêcher
cela car à ce compte je n’entendrais pas un mot de ta bouche en trois jours, ce qui
ne
m’arrangeraitb pas du tout.
Je ne me coucherai pas et je ne m’assoieraic pas tout le temps que tu corrigeras tes épreuves, de cette façon je résisterai
à cette affreuse somnolence qui m’exaspère.
Je n’ai pas osé te dire hier
d’envoyer cette loge à M. Pradier2 dans la crainte de te déplaire mais peut-être ne
serait-il pas inutile d’établir tout naturellement entre lui et toi des relations
de
bons procédés qui forcentd l’homme
qui les reçoit à se bien conduire pour autre chose plus tard3. Au reste il n’est plus temps
maintenant, ce que je te dis est donc pour souvenir. Je t’aime.
Juliette
1 Ruy Blas,est reprise à la Porte-Saint-Martin le soir même, le 11 août 1841, avec Frédérick-Lemaître et Raucourt, pour de nombreuses représentations et le soir même, Juliette va assister à la première.
2 Juliette a déjà demandé des places et des loges pour Mme Krafft et sa sœur ainsi que pour Mme Triger.
3 Pradier a promis à Juliette en janvier qu’il « paierait sans faute tout l’arriéré de la pension de sa fille » en mars-avril, mais elle attend toujours. Elle en est en général réduite à demander à Hugo d’user de son influence auprès de Pradier pour le convaincre de respecter ses engagements.
a « ennuier ».
b « arrangerais ».
c Il semblerait que la forme soit attestée à l’époque, quoique peu élégante.
d « force ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
