« 24 mars 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 245-246], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8534, page consultée le 06 août 2026.
Bruxelles, 24 mars 1852, mercredi matin 7 h. ¾
Bonjour, mon Victor, bonjour je te rends le sourire que le bon Dieu fait à toute la
nature ce matin, avec tous les baisers et toutes les caresses du printemps. Je t’aime
à travers tout
ce qui est doux, bon, charmant, pur, grand et sublime. Je t’adore.
J’avais déjà pensé, mon bien aimé, au moyen à trouver pour arriver à l’économie que
tu m’as demandée hier. Mais
après trois mois d’expérience j’ai reconnu que c’était matériellement très difficile
pour ne pas dire impossible, car la seule économie que je pourrais exercera dans mon pauvre petit ménage serait sur la nourriture qu’on peut faire plus ou moins
grasse, plus ou moins abondante. Mais sur le reste en
vérité je ne crois pas que cela se puisse. Car on ne peut pas faire moins que je ne
fais pour ma dépense personnelle. Tout ce que je peux faire, mon adoré bien-aimé,
c’est de renoncer
pour cette saison aux cent francs que tu m’allouais chaque trimestre pour le renouvellement
impérieux de ma garde-robe. Comment y supplérai-je, je n’en sais rien, mais enfin
je me
résignerai avec courage à ce petit sacrifice extérieur qui intéresse plus la dignité
que l’amour-propre. Si tu ne trouves pas que ce soit assez, mon pauvre petit homme,
tu me diras alors
sur quoi et comment je peux exercer les économies qui te paraissent si nécessaires.
Ainsi pour la nourriture de Suzanne et de moi aucune réduction possible. 90 F.
Chandelles,
bougies, charbon pour repasser 10 F.
Blanchissage de deux personnes, de lit et linge de maison 25 F.
Le blanchissage étant un tiers plus cher qu’à Paris, il reste donc pour
l’entretien de la maison, les ports de lettres, les bains, le savon, les cotons, les
fils, les soies pour se raccommoder et s’entretenir 25 F.
Total 150 F.
Car tu admets mon
pauvre bien-aimé qu’il m’est bien impossible de me passer de chaussures et d’une paire
de gants à l’occasion. Sur ces 25 F. restant j’ai la dépense du coiffeur, la seule
que je puisse
supprimer et qui va à 6 F. 15 sous pour ma part, le coiffeur prenant 20 F. par mois
pour mesdames Wilmen, Luthereau et moi. Je te donne tous ces détails mon Victor pour que tu ne croies pas que j’y
mets de la mauvaise volonté ! Ainsi en supprimant le coiffeur, le bain, la
partie de vive l’amour1 et toute nouvelle de ma famille et de mes amies
j’arriverais peut-être à une économie mensuelle de 12 F. ou 9 F. tout au plus. Si
tu crois que cela soit indispensable à ta tranquillité et à ta sécurité, je le ferai.
Mais je suis sûre
que tu seras le premier à trouver que c’est beaucoup de privations pour un bien mince
résultat.
Juliette
1 « Vive l’amour » est un jeu que Juliette pratique avec les Luthereau et leurs amis.
a « exercée ».
« 24 mars 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 247-248], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8534, page consultée le 06 août 2026.
Bruxelles, 24 mars 1852, mercredi matin, 11 h. ½
J’ajourne encore ma sortie, mon petit homme, je suis si heureuse et en si bien-être de celle d’hier au soir que je veux rester dessus le plus longtemps possible. Autant c’est bon, doux, agréable et charmant de sortir avec toi, autant c’est mauvais, maussade, ennuyeuxa et fatigantb de sortir toute seule. Je le ferai pourtant pour t’obéir mais ce ne sera pas sans peine. Heureusement que j’ai le droit de m’enfermer aujourd’hui. Je n’en dis pas autant pour toi, mon petit bien-aimé, il faut que tu sortes, que tu prennes l’air et que tu reposes tes yeux et ton esprit en regardant passer les jeunes filles VERTES et les femmes roses. Je L’EXIGE absolument. Il entre dans mes vues que vous soyez bien portant, beau, aimable et vigoureux. Ainsi, mon petit homme, faites tout ce qu’il faut pour cela. Je vous demande seulement de tâcher de me voir en passant le temps seulement de vous baiser sur l’œil, ce n’est pas bien exorbitant. Et puis encore je voudrais que vous me donnassiez de quoi copier1. J’ai serré votre manuscrit sous clef ce matin. Maintenant je ne veux pas qu’il traîne sur ma table. Tu devrais de ton côté, mon Victor, n’en pas laisser une seule ligne dehors, cela devient de plus en plus prudent. Quant à moi je te promets d’en faire bonne garde. Pauvre bien-aimé, si je pouvais à force d’amour t’épargner tous les dangers, tous les ennuis de ta position, je le ferais avec joie. Mais je n’y peux rien. C’est là mon grand regret et mon grand découragement. Personne mieux que toi ne peux prévoir toutes les embûches et toutes les trahisons. Aussi je te supplie de ne rien épargner pour les déjouer toutes. Pour cela il suffit d’un peu de soin et d’attention de ta part.
Juliette
1 À cette date Victor Hugo rédige le manuscrit qui sera publié en 1877 sous le titre Histoire d’un crime auquel se substitue peu à peu le projet du pamphlet Napoléon le Petit. « Le 14 juin [est] la date donnée par Victor Hugo dans une lettre à son épouse comme début de la rédaction de [celui-ci]. » (Victor Hugo, Napoléon le Petit, préface et établissement du texte de Jean-Marc Hovasse, notes de Guy Rosa, « Un endroit où aller », Actes sud, 2007, p. 20.)
a « ennuieux ».
b « fatiguant ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
