« 24 mars 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16348, f. 193-194], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9640, page consultée le 06 mai 2026.
24 mars [1842], jeudi matin, 10 h.
Bonjour méchant homme. Bonjour affreux bonhomme. Vous mériteriez que je ne vous dise
plus rien et que je vous plante là au beau milieu de la page pour reverdie1. Vous ne voulez donc plus venir du tout ? Vous ne
pouvez donc plus me sentir2 ? Si j’en étais bien sûre là de CES PREUVES je
vous flanquerais une trempée soignée. Et je vous tuerais
par-dessus le marché. Voyons, répondez, pourquoi ne venez-vous plus jamais le matin,
méchant gueux ? Vous vous couchez cependant bien un peu tous les jours ? Pourquoi
ne
pas me donner de temps en temps votre pratique ? Est-ce que mon lit n’est pas aussi
bon que le vôtre ? Enfin répondez scélérat ou plutôt taisez-vous et venez, ce sera
la
meilleure, la plus rassurante et la plus charmante réponse que vous puissiez me
faire.
Mon Toto chéri, je t’aime pourtant autant et plus qu’autrefois. Mes yeux,
ma pensée, mon cœur, mon âme sont toujours tournés vers toi et cependant tu as l’air
de ne plus m’aimer du tout de ce bon amour tendre, empressé, ardent d’il y a neuf
ans.
Est-ce que tu ne m’aimes plus, mon Dieu ? Les craintes que je te manifeste en riant
sont pleines d’angoisses et de doutes mon adoré et je donnerais la moitié de ce qui
me
reste à vivre pour être bien sûre que tu m’aimes toujours comme autrefois. Si je me
trompe, mon Toto, pardonne-moi, car ce n’est que par excès d’amour.
Baise-moi mon
chéri bien aimé et viens bien vite me consoler. Je t’embrasserai bien.
Juliette
1 Poésie lyrique du Moyen-Âge célébrant le renouveau printanier et les sentiments de gaité qui lui sont associés. Dans ce cas, la reverdie signifie un retournement de situation.
2 Victor Hugo n’est pas revenu voir Juliette depuis le mardi 22.
« 24 mars 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16348, f. 195-196], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9640, page consultée le 06 mai 2026.
24 mars [1842], jeudi soir, 4 h. ½
Voici enfin cette affreuse opération terminée ! Ce serait assez satisfaisant
n’étaient les diverses brûlures que j’ai autour de la tête. C’est une petite
expérience que je ne regrette pas puisqu’elle m’a économisé 15 F. Seulement j’ai peur
que toutes ces peignasseries ne te dégoûtent de moi1. Si cela était mon adoré, il faudrait me le dire bien
vite et j’y renoncerais plus vite encore, car avant tout je ne veux pas te déplaire,
mais je suis capable de tout au monde pour le contraire.
Baise-moi mon adoré et aime-moi. Je t’aime moi comme les anges aiment le bon Dieu
et
encore mieux, car je t’aime comme une femme aime son amant avec le corps et l’âme.
C’est bien bien vrai mon adoré. Si tu pouvais voir mon cœur, tu verrais que je te
dis
moins encore que ce qui est.
Jour Toto. Je me serais bien passée de l’incident2 d’aujourd’hui, moi qui comptaisa tant vous voir la nuit prochaine.
Vous allez profiter de cela pour ne pas venir. Je vous connais bien, allez. Vous
mériteriez que je vous donne des coups depuis le matin jusqu’au soir si je vous avais
sous la main. Ne vous AVANT3 pas, je
vous aime comme une bête que je suis. Cette pauvre Clarinette est bien attrapée. Elle croyait sortir aujourd’hui. Elle
espérait voir son archevêque et entendre un sermon et par-dessus tout ça jouer des
jambes à l’air et au soleil ; et pas du tout : Mlle Hureau a fait faux bondb. Ce qui fait qu’elle reste avec Madame sa
mère, plaisir assez monotone lorsqu’on le savoure depuis près de trois mois4. C’est là ma faute, je
m’en lave les pieds. Baisez-moi.
Juliette
1 Depuis le 20 mars, Juliette fait mention dans sa correspondance d’une opération qu’elle doit effectuer sur ses cheveux. Depuis l’apparition de ses premiers cheveux blancs, elle met tout en œuvre pour dissimuler les premiers signes de vieillissement et prend ainsi grand soin de sa chevelure. La nature des soins reste à identifier. La veille, un coiffeur du nom de M. Mailly prenait en charge sa mise en beauté : elle a eu le sentiment de se faire arnaquer et elle a décidé de se coiffer elle-même, faisant ainsi des économies.
2 Ses règles. La mention de ses cycles est une manière de reprocher à Hugo son manque d’investissement dans leurs relations intimes dernièrement et de réclamer un changement avant la prochaine période d’indisposition.
3 « Ne vous ayant pas ».
4 Claire Pradier, qui depuis 1836 est en pension dans un établissement de Saint-Mandé, vit actuellement chez sa mère depuis le mois de janvier et ne sera de nouveau admise dans son pensionnant qu’au mois de mai. Elle occupe ses journées à dessiner, faire des sorties avec Mlle ou aller à l’église.
a « comptait ».
b « bon ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
