« 14 octobre 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16364, f. 215-216], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1285, page consultée le 26 janvier 2026.
14 octobre [1846], mercredi soir, 6 h.
Je suis une bien pauvre patraque ce soir, mon bien-aimé, et il est bien probable que
je me coucherai tout à l’heure dès que je t’aurai gribouillé toute cette belle grande
feuille blanche de papier. Je suis sûre que je me sentirai mieux après que je t’aurai
donné tout le trop plein de mon amour. Je sens déjà que mon cœur et ma tête se
desserrent au fur et à mesure que les pattes de mouches courent les unes après les
autres sur mon papier. Mais, ce qui me guérirait, comme avec la
main, ce serait que tu vinssesa dîner tout à l’heure avec moi. Malheureusement ce n’est pas
probable et j’en suis réduite à garder mes bobos jusqu’à ce soir bien tard. Cher
adoré, je ne veux pas me plaindre car je sais pourquoi tu ne viens pas. C’est bien
plutôt toi que je plains, mon pauvre bien-aimé, de travailler sans relâche et par
quelque temps qu’ilb fasse. J’ai honte
de mon repos et de mon inutilité quand je pense à ce que tu fais pour tout le monde.
Dans ce moment même, j’ai envie de m’en aller devant moi dans la pluie et dans la
boue
uniquement pour partager, sinon pour l’adoucir, la torture que tu t’imposes par
générosité pour tout le monde. Il est révoltant que je sois tranquillement assise
au
coin du feu quand tu erres sous le vent et sous la pluie. Je suis furieuse contre
le
bon Dieu qui permet cela et je m’en veux d’y contribuer pour ma part. Hélas ! toutes
ces belles indignations ne font pas que tu ne sois obligé de travailler sans cesse
et
je ferais mieux de me taire que de protester inutilement contre un ordre de chose
dans
lequel j’entre pour beaucoup trop.
Je t’aime mon Victor, autant que je t’admire
et que je te bénis. Tu es mon divin bien-aimé dont je baise les pieds. M. le curé
m’a
écrit une lettre bien excellente et bien touchante, mais il m’est impossible
d’accepter toutes ses bonnes intentions pour consacrer la mémoire de ma pauvre fille
dans le cas où son père s’y refuserait1. Je crois que tu seras de mon avis après avoir lu cette
lettre toute empreinte de la plus exquise et de la plus délicate bonté. Je suis sûre
d’avance que tu partageras mes scrupules à ce sujet.
Ce soir, si tes yeux te le
permettent2 ou si mon émotion ne s’y oppose pas,
tu la liras ou je te la lirai car peut-être cette lettre demande-t-elle une réponse
immédiate. En attendant, je vais prier Dieu pour toi et pour elle car j’ai le cœur
plein d’amour pieux qui demande à s’épancher dans la prière.
Juliette
1 James Pradier, le père de Claire, a promis de sculpter un buste à la mémoire de sa fille, morte le 21 juin 1846.
2 Juliette évoque dans ses nombreuses lettres les problèmes ophtalmiques de Victor Hugo.
a « vinsse ».
b « qui ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
