« 18 août 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 164-165], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12109, page consultée le 01 mai 2026.
18 août [1845], lundi matin, 7 h. ¾
Bonjour, mon petit homme chéri, bonjour, mon pauvre petit souffrant,
comment vas-tu ce matin ? Tu n’es pas revenu hier au soir et tu as bien
fait si c’est par prudence. Mais si c’est pour
rester avec plus ou moins de paillarDES de
tous les pays, je ne serai pas contente et je vous ficherai des coups.
Nous vous avons attendu, Claire et moi, jusqu’à onze [heures]
et demiea. Je l’ai
envoyéeb
coucher parce qu’il fallait qu’elle fût levée de bonne heure. Elle est
partie ce matin à 7 h. En voilà pour quinze jours. Si tu le permets,
j’irai la voir une fois dans l’intervalle. Elle m’a bien priée de te prier de lui donner ce petit bonheur d’ici à
quinze jours. Elle ne prendra ses vacances que dans les quinze derniers
jours du mois de septembre.
Cher petit homme, je vous dis toutes
ces choses-là pour remplir ma feuille de papier. Je crains de vous
ennuyer en vous disant toujours la même chose. L’amour sans imagination
tient dans ces deux mots : je t’aime. Moi je
trouve très doux de passer ma vie à le dire, mais je doute que tu
trouves du plaisir à les lire et à les entendre à satiété. Aussi je les
espace de loin en loin en ayant soin de mettre entre eux tout ce que je
peux trouver autour de moi. Malheureusement ma vie est assez uniforme et
je n’y trouve pas même de quoi suppléerc à la stérilité de mon esprit. Je suis forcée
d’en revenir toujours à mes deux uniques moutons : JE T’AIME. Faute de
pain, on mange des brioches, comme vous savez. Eh bien ! à défaut
d’esprit, je vous donne mon cœur. La plus vieille fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a1, vous savez
encore cela. Baisez-moi, cher petit homme, et tâchez de ne pas souffrir
aujourd’hui et de venir de bonne heure. Vous me rendrez bien heureuse.
Mon Toto, je te baise. Mon Toto, je t’adore.
Juliette
1 Juliette détourne un célèbre proverbe : « La plus belle fille ne peut donner que ce qu’elle a ».
a « et demi ».
b « je l’ai envoyé ».
c « supléer ».
« 18 août 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16360, f. 166-167], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12109, page consultée le 01 mai 2026.
18 août [1845], lundi après-midi, 2 h. ½
Mon doux bien-aimé, je t’attends. Je crains d’avoir à attendre longtemps
encore avant d’avoir le bonheur de t’embrasser. Si je savais seulement
comment tu vas, j’aurais peut-être un peu moins d’impatience et encore,
je dis cela mais je sais par expérience que rien ne peut empêcher cette
impatience ardente qui s’empare de moi dès que je t’attends. Te voici
justement. Tu n’as fait que paraître, mon bien-aimé, mais c’était bien
bon. Ce que je te demande, mon Victor chéri, c’est que je sens que cela
m’est tout à fait nécessaire. Nulle part on n’a vua peut-être une pauvre
femme tenue enfermée entre quatre murs avec cette rigueur. Enfin tu dois
me connaître à présent et savoir que je ne ferais pas un mauvais usage
de ma liberté. Je te demande d’être traitée comme toutes les honnêtes
femmes et de ne pas m’imposer une exception humiliante pour le cœur et
douloureuse pour le corps. Tu sais bien que tu ne pourras pas me faire
sortir. Ce n’est pas une fois en six mois qui peut me faire du bien.
C’est un leurre et une manière d’éluder la juste demande que je te fais.
En attendant, je souffre, j’ai des maux de tête hideux et de mauvaises
pensées. Ce n’est pas la première fois que je m’en suis plainteb. Du reste,
si cela te contrarie, je me résignerai en t’en laissant toute la
responsabilité.
Tu m’as promis de venir ce soir. Tâche de me tenir
parole, car je ne sais pas ce que je deviendrai s’il faut que je ne te
voie pas. D’ici là, je vais penser à toi et t’aimer. Tout à l’heure
j’écrirai la conversation du matelot, du moins ce dont je me souviens.
Je t’attends, mon Victor, c’est le commencement et la fin de presque
toutes mes lettres, comme t’aimer est l’occupation de ma vie.
Juliette
a « on a vu ».
b « je m’en suis plaint ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
