« 2 février 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 71-72], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5137, page consultée le 01 mai 2026.
2 février [1845], dimanche matin, 9 h. ½
Bonjour, mon Toto adoré, bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour,
baisez-moi vite parce qu’il faut que je TRAVAILLE. Ceci n’est pas une
plaisanterie. Voime, voime, voime.
Clairette est à la messe. Moi,
j’ai déjà fait tous mes micmacs dans mon taudis. Dès que j’aurai fini de
COPIRE, je ferai ta tisanea et je m’habillerai.
Voilà mon programme pour ce matin.
Cher petit bien-aimé, il faudra
penser au jardinier sérieusement. Je crains qu’en en prenant un autre,
il ne nous perde toute cette jeune plantation pour avoir le plaisir de
nous en fournir une autre. Tandis que celui-ci en répond, ce qui est bien quelque chose. Du reste, on peut le
marchander. Cependant tu as vu déjà que sur le prix du premier
jardinier, celui-ci a été de deux tiers plus raisonnable. Je sais bien
que cela augmentera notre loyer, mais alors il aurait mieux valu ne pas
le faire arranger du tout, ce jardin. Et puis la première année sera
seulement aussi lourde, car, pour peu qu’on récolte quelques fruits, on
se récupérera de la dépense et au-delà, rien qu’en fraises et en raisin, sans parler
des autres fruits. Je t’écris tous ces détails puisque je n’ai jamais le
temps de te les dire et que tu réponds par des arnaleries1 à mes raisons. Voilà, tant pire pour vous.
Je suis très contente que tu aies fini ton livre du Rhin2, mon cher bijou. Maintenant, tu as
encore le discours de Sainte-Beuve3, après quoi tu pourras un peu respirer.
Tiens, je m’aperçois que mes gribouillis sont restés à la place où je
les ai mis. J’ai bien envie de les jeter pour en débarrasser mon tiroir
et pour épargner tes pauvres yeux. Ce qu’il y a dedans, je peux te le
dire en deux mots : je t’aime. Le reste, c’est
un fouillis de déménagement dans lequel un chat ne retrouverait pas ses
petits.
1 Néologisme formé à partir du nom du comédien comique Etienne Arnal (1794-1872). Dans l’ouvrage Comédiens et comédiennes (1884), Francisque Sarcey relate l’anecdote suivante : « Quand il arrivait avec sa mesure exquise de diction, avec son jeu si vrai et si fin, tout le monde le regardait ébahi : « Ce n’est que cela ? Mais il parle comme le premier venu ; notre comique à nous est bien plus drôle. » Il n’y avait qu’un artiste qui, dans les départements, ne réussît pas avec les arnaleries : c’était Arnal. ».
2 Le 3 mai 1845, une nouvelle édition du Rhin est publiée : quatre volumes accompagnés de quatorze lettres inédites.
3 Le 27 février 1845, Victor Hugo prononce un discours à l’Académie française en réponse au discours de réception de Sainte-Beuve, élu le 14 mars 1844 pour occuper le fauteuil de Casimir Delavigne.
a « ta tisanne ».
« 2 février 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 73-74], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5137, page consultée le 01 mai 2026.
2 février [1845], dimanche après-midi, 3 h. ¼
Mais certainement, mon cher petit bien-aimé, que je vous ai écrita et avec bien de la joie
et avec bien du bonheur. Je suis bien trop punie quand je ne peux pas
vous gribouiller mes tendresses pour ne pas me rabibocher dès que j’en
trouve le moment.
C’est bien beau l’oiseau
divin qui vient boire à l’abîme et la
goutte d’eau qui ne sort pas de la terre mais qui tombe du ciel,
l’amour1. Sans parler des idées que
l’homme pêche comme le poisson dans toutes les cataractes et tous les
tourbillons humains comme dans ceux de la nature2. Je m’explique comme je peux, mais cela
ne m’empêche pas de sentir et d’admirer toutes les sublimes choses que
tu écris. Je n’ai qu’un regret, c’est que ce soit déjà fini. Il me
semble qu’on aurait pu en reprendre à Mlle Dédé et à
M. Toto pour me le donner
à COPIRE à moi. On paie toujours
des préférences et des passe-droitsb en faveur des AUTRES à mon détriment à moi,
de sorte que je suis lésée, lésée, parfaitement lésée, bien plus que la
mère Triger, et frustrée, pour bien dire, de tout ce qui
devrait m’appartenir. Si vous croyez que c’est bien agréable, vous vous
trompez joliment. Taisez-vous, vilain, c’est votre faute. Et moi qui ne
voulais pas montrer mon appartement à ma péronnelle3 avant son
entier niffage4. Me voilà forcée de le lui
faire voir malgré moi puisqu’elle reste deux jours de plus que je ne
pensais. Aussi, pour me venger, je la ferai piocher aux tapisseries.
Cela lui apprendra à venir chez les gens qui déménagent et à s’y
installer. C’est bien fait.
Jour, Toto, jour, mon cher petit
o, je vous adore, je vous aime. Je vous admire mais je ne vous
RESPECTE PAS. Baisez-moi et tâchez de venir tout à l’heure. J’ai besoin
de vous voir, j’ai besoin de vous baiser, de vous caresser et de vous
dévorer. Dépêchez-vous, dépêchez-vous bien vite, je vous attends.
Juliette
1 Dans Le Rhin, lettre XXXVIII « la cataracte du Rhin », Victor Hugo décrit la nature luxuriante autour d’une immense chute d’eau (cataracte). Juliette emprunte ces deux citations à cette lettre : « Dans une anfractuosité du roc, j’ai remarqué une petite touffe d’herbe desséchée. Desséchée sous la cataracte de Schaffhouse ! Dans ce déluge, une goutte d’eau lui a manqué. Il y a des cœurs qui ressemblent à cette touffe d’herbe. Au milieu du tourbillon des prospérités humaines, ils se dessèchent. Hélas ! C’est qu’il leur a manqué cette goutte d’eau qui ne sort pas de la terre, mais qui tombe du ciel, l’amour ! ». Plus loin, on peut lire : « […] cela doit être pourtant plus admirable encore lorsque le soleil change ces perles en diamants et que l’arc-en-ciel plonge dans l’écume éblouissante son cou d’émeraude, comme un oiseau divin qui vient boire à l’abîme. ».
2 Juliette exprime ici l’idée que Victor Hugo développe dans la lettre XXXVIII : « Des filets de pêcheurs séchaient sur les cailloux au bord du fleuve. On pêche donc dans ce tourbillon ? Oui, sans doute. Comme les poissons ne peuvent franchir la cataracte, on prend là beaucoup de saumons. D’ailleurs dans quel tourbillon l’homme ne pêche-t-il pas ? ».
3 Surnom que Juliette Drouet donne à sa fille, Claire Pradier.
4 À élucider.
a « écris ».
b « des passes-droits ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
