« 14 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 143-144], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4067, page consultée le 05 mai 2026.
14 février [1843], mardi matin 11 h. ¼
Bonjour mon Toto bien-aimé, bonjour mon cher adoré, bonjour, je t’aime. En t’écoutant
parler cette nuit des impressions causées par la répétition de Lucrèce1 et surtout par le chant des convives2, il me semblait que je les éprouvais moi-même. Il m’est d’autant plus
facile de me reporter à ce temps-là que mon amour n’a pas vieilli d’un jour, que mon
admiration n’a fait qu’augmenter encore, que tu es aussi beau, aussi jeune que dans
ce
temps-là. Il me semble, quand je regarde dans mon cœur, que tout cet enivrement, toute
cette joie, toute cette fête de gloire et d’amour se sonta passés hier. Hélas ! Les dix ans n’ont
laissé de trace que sur ma pauvre tête et s’y sont d’autant plus acharnés qu’ils ont
ménagé ta charmante figure.
Je te dis cela un peu bêtement, comme tout ce que je
dis, ce n’est pas ma faute, mon amour. Je n’ose pas même dire que ce soit la faute
de
personne. Je t’aime. Voilà mon intelligence, mon esprit et ma supériorité. Hors de
là
je suis bête comme toutes les bêtes bêtes.
Tu dois être bien occupé aujourd’hui
avec les deux répétitions, les Maxime3, toujours très peu neuves, qui te
crèvent sur la bosse ? Sans parler de la grande affaire4. Je n’ose
pas compter sur toi avant ce soir bien tard. Enfin, mon cher bien-aimé, je sais que
tu
ne t’appartiens pas et je ferai contre fortune bon cœur, contre ton absence bonne
contenance si je le peux. Tâche de penser à moi mon cher petit homme. C’est tout ce
que j’ose te demander dans ce moment-ci. Moi je n’ai aucun mérite à penser à toi et
à
t’aimer, pas plus que je n’en ai à respirer. Je t’aime mon Toto comme je vis.
Juliette
1 Reprise de Lucrèce Borgia à l’Odéon, presque 10 ans jour pour jour après sa création.
2 Le chant des convives dans Lucrèce Borgia, III, 1.
3 Allusion aux difficultés que rencontre Victor Hugo avec Mlle Maxime lors des répétitions des Burgraves.
4 14 février : date du mariage civil de Léopoldine et Auguste Vacquerie.
a « c’est ».
« 14 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 145-146], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4067, page consultée le 05 mai 2026.
14 février [1843], mardi soir 5 h.
Je te remercie, mon Toto, de ta bonne apparition. J’en sens plus que jamais le prix
puisque je sais combien tu es occupé. Je te remercie encore, et du fond du cœur, de
ta
mémoire pour la commission dont je t’avais chargé auprès de notre chère petite Didine.
Son livre1 ne me quittera jamais et je prierai Dieu pour elle dedans tous les
jours.
Mme Pierceau est à la maison et elle m’a apporté deux projets d’acte pour
l’atroce sorcière en question. Tu verras à les contrôler et à y introduire les
changements et les modifications que tu jugeras convenables. Mais il va trop sans
dire
que ce ne sera qu’après le mariage de ta fille.
C’est aujourd’hui que cette
pauvre Mlle Hureau a dû être jugée2. Je
voudrais bien connaître l’issue de son procès. Il faudra que j’écrive à ce sujet à
ma
fille, je ne peux pas faire autrement, n’est-ce pas ?
Je suis furieuse de toutes
les fureurs à la fois contre cette hideuse Maxime qui vient si stupidement se jeter à la traverse de toutes tes
affaires dans un moment où tu ne sais où donner de la tête. Si je la tenais, je lui
ferais passer un mauvais quart d’heure. Affreuse scélérate, stupide créature, va,
que
le Diable t’emporte. En attendant, et malgré toutes mes imprécations, tu vas être
ennuyé de cette affaire ridicule. Pauvre adoré, s’il dépendait de moi de t’ôter toutes
les tracasseries de ce monde, tu n’en éprouverais jamais. Tu en es bien sûr, n’est-ce
pas mon Toto ? Baise-moi mon adoré, sois sans crainte sur l’avenir de ton enfant
bien-aimée, elle sera heureuse, j’en suis sûre.
Juliette
1 Le 4 février, Juliette demandait un souvenir de Léopoldine « un de ces brimborions de jeune fille… ». Hugo lui a donné son livre de messe.
2 À élucider.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
