« 14 janvier 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 43-44], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.151, page consultée le 24 janvier 2026.
14 janvier [1843], samedi matin, 10 h. ½
Bonjour, mon cher Toto bien-aimé, bonjour, mon cher amour, bonjour, bonjour, je
t’aime. Je ne te demande pas comment tu vas car j’espère que tu ne te permettrais
pas
d’être malade. C’est bien assez d’être fatigué et ennuyé comme un pauvre chien
d’aveugle ; et quant à mon petit Toto, deuxième, je sais qu’il va bien et qu’il ira
toujours bien, ce cher petit. Il s’agit maintenant de faire jouer ta pièce1 et de la
faire bien jouer. Enfin, ce ne sera pas ma faute si tu n’en
viens pas à bout car Dieu merci je me suis prêtée à des essais fabuleux et réitérés. J’espère que je n’aurai pas à regretter ma
complaisance en cette circonstance.
J’ai ma cardeuse de matelas, en fait de fou
rire. J’enverrai Suzanne tantôt chez la mère
Pierceau et de là chez Claire lui porter sa robe et prendre la note du
trimestre. Dès que j’aurai un moment à moi je ferai le relevé des à-compter aux
créanciers. J’aurai aussi à faire la dépense du mois de décembre dernier et
additionner les douze mois de l’année de 1842. Mais il me faut du jour pour cela parce
que ce soir c’est peu commode. Cependant je le ferai d’ici à trois jours de temps.
Voilà mon Toto.
J’avais oublié de te dire que Fouyou est malade depuis quatre jours et que MmeFranque nous a dit hier qu’il en crèverait
peut-être. Cependant, j’espère que nous n’aurons pas ce chagrin-là car il a l’air
d’aller un peu mieux ce matin. Pauvre bête, outre qu’il est bien gentil et bien doux,
Suzanne en ferait une maladie si elle le perdait. Aussi j’espère le conserver. Cocotte est toujours la plus criarde et la plus
sauvage des cocottes. Voilà l’état de ma ménagerie. Moi je vous aime de toute mon
âme,
voilà ma santé et ma vie.
Juliette
1 Les Burgraves, en répétition à la Comédie-Française.
« 14 janvier 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 45-46], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.151, page consultée le 24 janvier 2026.
14 janvier [1843], samedi soir, 5 h. ¾
J’ai fini tout mon remue-ménage ; mes cardeuses sont parties jusqu’à la prochaine occasion, car je n’ai toujours qu’un matelas de fait, et l’autre il y aura urgence de le faire faire bientôt car il y a trois ans qu’il ne l’a pas été ; ce qui, outre l’inconvénient d’être dura, a celui non moins grand d’abîmer la laine : tout ceci est bien intéressant pour un homme qui cherche une Guanhumara dans une botte de hideux comédiens, n’est-ce pas ? Aussi ce que je vous en dis, mon pauvre homme, ce n’est que pour occuper le papier que j’emplirais de mes plaintes et de mes gémissements sur le malheur d’aimer un poète si je me laissais aller à ce que j’éprouve. Pendant que je vous gribouille des niaiseries domestiques, je garde le silence sur mes douleurs personnelles, ce qui me donne un air courageux et philosophique qui doit me faire honneur auprès d’un macrobie1 comme vous. Cependant, je n’ai pas tellement de matelas et de matelassières, qu’il ne me reste pas un petit coin de papier pour exhalerb mon découragement et ma tristesse. Je ne sais plus à quel saint me vouer. Je finis par jeter les hauts cris et le manche après la cognée. Je me jetterais avec eux par la fenêtre si elle était plus haute. Pour peu que ce genre de vie et ce système de réclusion solitaire durent quelque temps encore je deviendrai crétine ou folle furieuse, le choix n’est pas très grand entre ces deux avantages. Décidément je vous aime trop.
Juliette
1 Macrobie : qui a une très longue vie (comme les personnages des Burgraves). On dit aussi macrobe ou macrobite.
a « dure ».
b « exaler ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
