« 25 novembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 143-144], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8040, page consultée le 04 mai 2026.
25 novembre [1841], jeudi, midi ½
Bonjour mon Toto chéri, bonjour mon amour. Je t’aime et vous, m’aimez-vous ?
Maintenant que vous avez fini, est-ce que vous ne viendrez pas plus tôta, plus souvent et plus longtemps1 ? Songez, mon pauvre Toto, que
j’ai mis toute ma joie, toute ma vie et tout mon bonheur en vous et que je voudrais
bien en reprendre une petite goutte de temps en temps. Où en est Manzelle Didine de sa copie2 ? Si vous n’aviez pas été si impatient, j’aurais pu tout copier
aujourd’hui et me faire du bonheur mais vous n’avez aucun égard pour moi, vous êtes
un
monstre. Et à ce propos, je vous dirai que l’autre monstre vert est enfermé dans sa
cage et qu’il n’en sortira qu’après avoir mis les pouces, c’est-à-dire les griffes
et
fait beaucoup de platitudes3. J’ai bien assez d’un tyran féroce, je
ne veux pas en avoir deux.
On dit qu’il pleut. Je n’en sais rien mais ce que je
sais, c’est que je suis abrutie par le mal de tête et que je n’y vois pas clair.
Depuis le matin avant le jour, les gens d’au-dessus de moi déménagent et font un bruit
en conséquence, ce qui ne m’a pas beaucoup guérieb ni amuséec.
Enfin, je suis grognon et grognarde ce matin. Je souffre et je voudrais mordre une
joue que je sais bien mais qui se tient à distance de la rue et en attente à la Place
Royale4. Enfin, je suis une très
pauvre et très ennuyeused Juju,
voilà le fait et si vous ne venez pas me remonter un peu, je suis capable de me pendre
avant la fin de la journée.
Jour mon petit Toto, je vous aime. Pensez à moi,
venez à moi et aimez-moi et je serai très bonne, très aimable, et très heureuse. En
attendant, je vous désire, je vous attends et je vous adore.
Juliette
1 Hugo vient de finir la rédaction du Rhin, il ne lui reste que la préface. Le 28 novembre, il écrira d’ailleurs à son banquier Rampin : « Avant-hier matin, Monsieur, j’ai remis à l’imprimerie la fin du tome II, dans deux jours je donnerai la préface qui sera courte et pourra être imprimée en quelques heures. J’ai écrit à M. Plon que je m’offrais à corriger autant de feuilles par jour qu’on voudra. Il dépend donc de vous et de MM. vos associés de publier d’ici à cinq ou six jours au plus tard. / Je me mets entièrement à votre disposition. / Agréez, Monsieur, mes meilleurs compliments » (Œuvres complètes de Victor Hugo, Correspondance, Tome IV (année 1874-1885, addendum), Paris, Imprimerie nationale, Ollendorff, 1947-1952, p. 182).
2 Juliette est souvent en concurrence avec Léopoldine Hugo dans sa copie des œuvres de Hugo.
3 Jacquot. La couleur verte est une allusion à l’habit sur mesure porté par les membres de l’Institut de France lorsqu’ils sont en réunion solennelle.
4 Hugo vit à ce moment place Royale, rebaptisée en 1800 place des Vosges, dans l’hôtel de Rohan-Guéméné.
a « plutôt ».
b « guéri ».
c « amusé ».
d « ennuieuse ».
« 25 novembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 145-146], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8040, page consultée le 04 mai 2026.
25 novembre [1841], jeudi soir, 5 h. ¾
J’ai eu la visite de mademoiselle Hureau tantôt, mon bien-aimé. Elle m’a donné des nouvelles de Claire dont elle est contente et une explication sur son sermona de l’autre jour, dont je me suis contentéeb aussi pour ne pas être trop exigeante en une seule fois. Elle m’a en outre demandé ta protection pour son beau-frère employé à la poste, avec une note explicative de ses antécédents et des droits à la protection et à l’avancement.
6 h. ½
Je finis ma lettre, mon adoré, en te disant que je t’aime et que Manzelle Didine est bien heureuse. L’espoir que tu
me donnes est bien charmant mais il ne se réalisera pas, j’en suis bien sûre. Si
l’avare ACHÉRON ne lâche pas sa proie1, la célèbre poupée non plus et une fois le dessin entre ses griffes,
rien ne pourra le lui arracher, j’en ai bien peur au moins.
Comment, mon pauvre
Toto, nous ne ferons pas la moindre petite débauche, la plus mince orgie, la plus
exiguë des culottes ? En vérité, ce n’est guère
la peine de vivre et pour moins que rien, je vendrais ma vie au diable. Mais j’espère
que tu n’auras pas le féroce courage de recommencer un autre travail avant de nous
avoir donné une pauvre petite soirée de loisir et de bonheur ? Pensez donc, mon cher
petit homme, à la triste vie que je mène quand vous travaillez comme vous le faites
depuis un mois et donnez-moi du courage en me donnant un peu de bonheur. Je t’aime,
mon adoré, je t’aime.
Juliette
1 Réplique de Phèdre dans Phèdre (1677), II, 5, de Racine : « On ne voit point deux fois le rivage des morts, / Seigneur : puisque Thésée a vu les sombres bords, / En vain vous espérez qu’un dieu vous le renvoie ; / Et l’avare Achéron ne lâche point sa proie ».
a « sermont ».
b « contenté ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
