« 3 octobre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 5-6], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7991, page consultée le 09 mai 2026.
3 octobre [1841], dimanche après-midi, 1 h. ½
Mon petit Toto, je vous demande très humblement pardon si je me trompe mais je vous
crois pour le quart d’heurea le
plus faux, le plus menteur et le plus misérable des hommes. Si par un heureux hasard
je me trompais, je ne demande pas mieux que de lécher vos souliers napolitains et
de
baiser la poussière de vos sacrés petits pieds. Malheureusement, je crois être sûre
de
mon fait, ce qui ne me fait rire que tout juste assez pour ne pas pleurer comme un
veau. Il est probable que vous auriez l’excessive délicatesse de me laisser demain
toute seule en l’honneur du départ de ma péronnelle1, afin d’ajouter le charme de votre absence à
l’isolement qui va recommencer pour moi. Voime,
voime, fort adroit, fort spirituel et fort tendre. Mais je ne veux pas
blasphémer, mon adoré, car tu as été si doux, si complaisant, si bon et si ravissant
hier que ce serait une ingratitude révoltante que d’avoir l’air de l’oublier. Mais,
mon cher adoré, tu sais que le cœur est insatiable et que plus il prend de bonheur
et
d’amour et plus il en [a] soif et faim. C’est ce qui fait que la
pensée de ton absence aujourd’hui me rend si triste déjà et si affamée de te revoir.
Ça n’est pas ma faute, c’est parce que je t’aime trop. Baise-moi, mon amour adoré,
et
ne me grogne pas. Je t’aime de toute mon âme.
J’ai fini la page commencée ainsi
que tu me l’avais dit, si j’ai un peu de temps tantôt ou ce soir je copierai
dare-dareb2.
Dites donc, vous, est-ce que vous n’allez pas bientôt m’enlever ce tas de stupidités
qui pourrit sur ma table ? Si vous ne vous dépêchez pas, je le déposerai promptement
au coin de la borne3. Voilà mon opinion, tant pis pour toi,
scélérat, si elle ne te chausse pas.
Baise-moi, cher petit homme de ma vie.
Baise-moi, je t’aime avec fureur. Tâche de ne pas aller aujourd’hui ni jamais à
Saint-Prix4. Hélas ! enfin, vas-y le moins que tu peux et reviens-en
tout de suite.
Juliette
1 Claire, la fille de Juliette, repartira en effet le lendemain soir.
2 Ces derniers mois, Victor Hugo a consacré tout son temps à la rédaction du Rhin et il est en train d’en écrire la Conclusion.
3 Hugo oublie parfois de lire ou d’emporter avec lui les lettres de Juliette.
4 Pendant l’été 1841, les Hugo ont loué à Saint-Prix, dans le Val-d’Oise, un appartement meublé de la mi-juin à la mi-octobre, et le poète y passe du temps de juillet à octobre pour terminer la rédaction du Rhin.
a « d’heures ».
b « dar dar ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
