« 29 mai 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16345, f. 201-202], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7784, page consultée le 02 mai 2026.
29 mai [1841], samedi soir, 6 h. ¾
J’ai voulu finir d’arranger mes armoires, mon amour, et puis copier ce que tu as
écrit tantôt1 auparavant de t’écrire. Je n’ai pris que le temps
d’écrire à la mère Lanvin pour y envoyer
Suzanne. Le mari ira demain la
chercher2. Je n’ai
pas même pris le temps de me débarbouiller, mon adoré, pour te donner plus vite ma
pensée, mon cœur, mon âme dans ces sept lettres : je t’aime.
J’ai eu aussi la visite de Mme Laporte qui venait savoir si j’avais été contente
de la toilette de ma fille, en même temps elle m’apportait son mémoire qui se monte,
pour ma fille seulement, à 72 F. sur lesquels il n’y a pas
un sou à diminuer car tous les prix sont très modérés et très consciencieux. J’aurai
en outre la blanchisseuse à payer, le cirage et autres menus frais de ce jour solennel3. L’argent du petit bandeau4 y passera tout entier mais, mon cher
bien-aimé, il n’y avait pas moyen de faire autrement ni de faire moins car elle
n’avait même pas de souliers blancs. D’ailleurs, mon adoré, je suis prête à vendre
tout ce que j’ai pour nous aider à franchir ce passage si rude et devenu encore plus
difficile par la combinaison de taréception5
et de la Première communion. Je suis toute prête à mettre comme cheval de renfort sur cette lourde dépense que tu tires à toi tout seul tout
ce que j’ai et encore autre chose que j’aurais en cherchant bien.
Je t’aime, mon
Toto chéri. J’ai eu la faiblesse de mettre du camphre dans toutes les poches de vos
paletots et même dans le gousset de montre de votre gros pantalon gris6 : on
n’est pas plus JUJU que ça. Aussi j’espère que vous m’en récompenserez par beaucoup
d’amour. Je marquerai votre foulard en toutes lettres ce soir7 mais auparavant je vais me
mettre un peu d’eau sur la figure, je ferai votre tisanea et ma lampe. Je suis hideuse mais je
vous aime, je suis lasse mais toutes mes armoires sont poivrées et camphrées et j’ai
copiéb votre manuscrit, je suis sale
comme un chien perdu mais j’ai l’âme blanche et je vous adore.
Juliette
1 Juliette a l’habitude de recopier les textes (articles de presse et ouvrages qui intéressent ou inspirent Hugo) ainsi que les œuvres personnelles du poète avant qu’elles ne soient proposées aux éditeurs. Ces brouillons sont notés par exemple dans l’album vert et les notes mentionnées, qui seront publiées dans Choses vues, décrivent un terrain abandonné à la place de l’ancien théâtre du Vaudeville, brûlé en juin 1839, et dans lequel pousse une délicate pâquerette.
2 Les Lanvin vont chercher Claire pour qu’elle vienne passer les fins de semaine chez sa mère, puis la ramènent à sa pension de Saint-Mandé.
3 Claire vient de faire sa 1re communion, le jeudi 27 mai, et c’est Mme Laporte, couturière, qui était chargée de sa toilette.
4 Il s’agit du petit bandeau de communion de Claire, assorti à la toilette commandée par sa mère.
5 La réception de Victor Hugo à l’Académie française est prévue pour le 3 juin 1841. Cette séance est publique et Juliette doit y assister.
6 Le camphre possède de nombreuses vertus : placé dans les placards et les armoires, c’est un très bon insecticide, il possède des propriétés antiseptiques et légèrement anesthésiques. Traditionnellement, on prétend aussi qu’il a le pouvoir de protéger contre les maladies contagieuses et les rhumes en le suspendant contre sa poitrine ou en le mettant dans sa poche sous forme de petits cubes.
7 S’agit-il du foulard que Hugo portera avec son costume le jour de sa réception et sur lequel Juliette va graver ses initiales ?
a « tisanne ».
b « copie ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
