« 21 mai 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16345, f. 171-172], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7776, page consultée le 27 janvier 2026.
21 mai [1841], vendredi soir, 5 h. ½
Je suis encore seule, mon amour, et probablement j’y resterai toute la soirée. Le
mauvais temps d’une part et laa mauvaise
santé de l’autre en seront la cause. Au reste je suis si heureuse, si comblée que
je
ne m’aperçoisb que par réflexion
que mon monde habituel me manque. Pense donc un peu, deux bonheurs sur lesquels je
ne
comptais pas : ta lettre adorée1 et le manuscrit ravissant2 et
ta personne bien aimée, bien adorée et bien respectée, que je tenais dans mes bras,
tout cela à la fois, tout cela au même moment, tout cela dans les yeux, sur les
lèvres, dans le cœur et dans l’âme. Mon Dieu, mon Dieu, que vous êtes bon et que je
vous remercie de me laisser vivre pour sentir tout mon bonheur.
Voici la pauvre
mère Lanvin et son jeune moutard. Je lui
demande la permission de continuer car j’ai trop de joie sur le cœur pour ne pas en
épancher sur le papier. La joie est comme la douleur, il faut qu’elle déborde
au-dehors ou qu’elle étouffe le cœur qui la ressent. Mon amour chéri, je te récrirai
une autre lettre ce soir avec un beau dessin, un dessin à faire pâlir tous les
manuscrits, tous les missels et toutes les arabesques du monde. Tu n’as qu’à bien
te
tenir, Picardet3,
tu en verras des drôles. Baise-moi, mon amour, baise-moi encore. Mon Dieu que je suis
heureuse, mon Dieu que je t’aime.
Juliette
1 À l’occasion de la Sainte Julie, qui est la fête de Juliette puisque son nom de baptême est Julienne Gauvain, Hugo lui a écrit les lignes suivantes le 21 mai à 3 h. du matin : « Je te quitte. Je t’écris, et je vais retourner près de toi. Mon ange, ma bien-aimée, mon amour, ma Juliette toujours adorable et toujours adorée, tu fais ma destinée et tu es ma vie. Je suis à toi comme homme et comme âme. / C’est ta fête aujourd’hui, et ce sera la mienne, car avant une heure d’ici, je serai dans tes bras. Dors en attendant, mon amour ! Tu es un être ravissant, tous les jours plus belle, tous les jours plus tendre, tous les jours plus douce, tous les jours plus aimée ! / Je t’aime. C’est bien vrai. Je t’aime dans les racines les plus profondes du cœur. Tout ce qui fleurit à la surface de mon esprit, tout ce qui semble aux autres encens et parfum, sort de ton amour. / Juliette, ce nom charmant germe en moi et s’épanouit au dehors en poésie. Tu n’es pas seulement mon cœur, tu es toute ma pensée. / À tout à l’heure, ange. Je ferme cette lettre pour t’ouvrir mes bras » (Lettres de Victor Hugo à Juliette Drouet 1833- 1882, Texte établi et présenté par Jean Gaudon, ouvrage cité, page 64).
2 La veille au soir, Juliette mentionnait déjà de ce manuscrit, déposé dans son buvard, qui suscitait en elle de nombreux espoirs, et elle n’osait penser qu’il lui était destiné. Malheureusement, elle ne précise pas son contenu.
3 Juliette s’inspire sans doute de Voltaire qui, dans ses lettres de septembre 1761 à son ami M. Le comte d’Argental, mentionne un académicien typique de Dijon qui porte ce nom (deux frères en réalité) qu’il tourne en ridicule en l’empruntant (avant de le transformer en Picardin) pour signer l’une de ses comédies, L’Écueil du sage, ou Le droit du seigneur. Remerciements à Jean-Marc Hovasse qui a identifié pour nous cette référence.
a « les ».
b « apperçois ».
« 21 mai 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16345, f. 173-174], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7776, page consultée le 27 janvier 2026.
21 mai [1841], vendredi soir, 10 h. ¼
Où es-tu mon cher bien-aimé ? Où es-tu mon adoré ? Où es-tu pour que je t’envoie mon
souffle, ma vie et mon âme toute entière ? Je t’aime, mon Toto bien-aimé, je voudrais
te le dire comme toi dans des paroles de diamants mais je suis une bête brute qui
ne
sait que grogner mon amour au lieu de parler dans une langue divine. Tant pis, ce
n’est pas ma faute. Aime-moi comme ça, je brûle pour toi.
Tout mon monde, mes
deux femelles, sont parties : Eulalie à
9 h. ½, Mme Lanvin à 10 h. J’ai reçu une lettre de Claire ce soir par la poste dans laquelle elle me mande que Mlle Hureau me
l’amènera sans doute demain pour que je lui pardonne tous ses péchés, ce que je suis
très disposée à faire même de loin1. Je n’ai pas entendu parler
de Mme Krafft et
je m’en réjouis, cela prouve qu’elle a senti sa position et la mienne et qu’elle nous
a épargnéesa toutes les deux2. Je n’ai pas voulu
envoyer le petit bandeau chez le bijoutier3
parce que c’était VENDREDI ! Mais demain matin ce sera la première chose que je ferai.
À propos, j’ai4 reconnaissances à renouvelerb dont 2
pour demain, capital 115 F. et deux autres le 24, capital
100 F. Mais comme je n’avais pas d’argent j’ai toujours
fait emporter les reconnaissances, quitte à envoyer l’argent demain par Suzanne si tu en as ce soir.
Dessinc
J’ai voulu essayer d’illustrer la scène de ce matin au moment où
j’ai reçu le précieux album4 mais je n’ai pas pu, c’était trop
au-dessus de mes forces. Je te ferai un autre dessin représentant autre chose une
autre fois mais pour ce soir c’est fini. Je t’aime, mon Toto adoré, je t’aime.
Juliette
1 La première communion de Claire est prévue pour le jeudi 27 mai vers 8 h.
2 Le mercredi précédent, Juliette a reçu une lettre de Mme Krafft mais n’a malheureusement pas mentionné ce qu’elle contenait. Néanmoins, le 26 mai, son amie viendra en personne lui rendre visite à propos d’un « service désespéré » qu’elle lui avait demandé et qui consistait, semblerait-il, à l’héberger quelque temps. Juliette, sans refuser, tentera néanmoins par tous les moyens de l’en dissuader en posant « la condition d’y vivre de [s]a vie, c’est-à-dire dans la claustration la plus parfaite » et elle y parviendra, puisque Mme Krafft abandonnera assez rapidement cette idée.
3 Il s’agit du petit bandeau de communion de Claire, assorti à la toilette commandée par sa mère.
4 Soit l’album rouge, dans lequel Juliette range ordinairement tous les petits mots écrits pour elle par Hugo, et dans lequel il aurait glissé sa lettre de fête, soit l’album vert dans lequel le poète conserve ses œuvres en cours, puisqu’elle a précisé la veille qu’elle a reçu aussi en cadeau un « manuscrit ravissant ».
a « épargné ».
b « renouveller ».
c Dessin d’un lit à baldaquin ou d’une fenêtre à
rideaux avec deux personnes qui regardent à travers ?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
