« 24 janvier 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 69-70], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7657, page consultée le 04 mai 2026.
24 janvier [1841], 11 h. ¼ du matin, dimanche
Je finis ma lettre, mon cher bien-aimé, juste douze heures après l’avoir commencée.
Je pourrais te dire que je t’aime autant de milliards de fois plus qu’il y a d’heures
écoulées depuis, de minutes et de secondes, mais la vérité est que je t’aime toujours
de toute mon âme, ce qui est au-dessus de tous les calculs et de toutes les
exagérations. Je t’aime, je t’aime, je t’aime.
Comment vas-tu ce matin, mon
pauvre petit homme ? Je suis inquiète de cette petite incommodité douloureuse qui
t’est revenue. Non pas que ce soit dangereux mais parce que cela te fait beaucoup
souffrir et que tu travailles tant dans ce moment-ci que tu peux déterminer la même
maladie qu’il y a deux ans1 ; et comme on2 n’est pas à la campagne, je n’aurais pas la même facilité de te
soigner, ce qui me mettrait au désespoir. Soigne-toi donc d’avance, mon adoré, pour
enrayera ce petit échauffement ;
ménage-toi, mon petit bien-aimé, si tu ne veux pas que je sois la plus tourmentée
et
la plus malheureuse des femmes. Je t’aime de toute mon âme.
Juliette
1 Juliette fait-elle référence au mois d’août 1839 ? En effet, il souffrait, semble-t-il, d’atroces et tenaces migraines qui ont interrompu l’écriture de sa pièce dramatique inachevée Les Jumeaux. Par ailleurs, Hugo lui-même, dans une lettre à son épouse Adèle datée du 27 août 1839 à cinq heures du soir, écrivait : « Je suis tellement souffrant et la solitude de la maison m’est si insupportable que je vais partir. […] je suis épuisé de fatigue, et si j’allais plus loin maintenant, je crois que je tomberais malade » (citée par Jean-Marc Hovasse, Victor Hugo, ouvrage cité, p. 758). Enfin, dans une lettre du 31 août 1839 adressée à sa fille Léopoldine, Hugo lui précisait qu’il avait été « un peu malade, mais qu’[il était] rétabli » (Correspondance de Léopoldine Hugo, édition critique par Pierre Georgel, Paris, éditions Klincksieck, « Bibliothèque du XIXe siècle », 1976, p. 206).
2 La famille de Hugo, et plus spécifiquement son épouse Adèle.
a « enraier ».
« 24 janvier 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 71-72], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7657, page consultée le 04 mai 2026.
24 janvier [1841], dimanche matin, 11 h. ½
Bonjour mon Toto chéri, bonjour mon amour. Pourquoi n’es-tu pas venu, méchant
garçon ? Je t’aime, mon cher adoré, j’aurais été bien heureuse si tu étais venu te
reposer dans mes bras. Au moins, j’aurais été sûre que tu n’avais pas travaillé toute
la nuit sans repos et je t’aurais donné un déjeuner rafraîchissanta. Vous êtes une bête et un
SALOP1, taisez-vous.
Mme Guérard a remis à Suzanne un chevalet sale et des vessies vides, décidément la pauvre
femme a le cerveau comme ses vessies, et je ne serais pas étonnée que d’ici à très
peu
de temps elle allât rejoindre son mari2. J’ai mis l’adresse de la
lettre que tu m’as laisséeb hier et
je me suis mise, moi, dans une effroyable colère contre ma servante qui a jugé
convenable de casserc le robinet de la
fontaine en laissant tomber un fer à repasser dessus. Me voilà dans l’impossibilité
de
prendre de l’eau du côté de la cannelled3 cassée et avec quarante sous de dépense en
perspective. Cette fille est stupide. Baise-moi, toi, et ne me raisonne pas sinon
je
t’accable de caresses. Je ne plaisante pas quand je m’y mets. Tâchez de venir, mon
petit homme, m’apportere de vos
chères nouvelles, je suis tourmentée plus que je ne le laisse voir de ce petit mal
qui
vous est revenu4. Mon Toto adoré, prends
soin de toi, je t’aime.
Juliette
1 À cette époque, Juliette s’amuse à agacer Hugo avec des variations orthographiques sur « salop » (voir les lettres du 27 janvier ou du 5 mars 1841).
2 La fille de Juliette Drouet, Claire Pradier, est pensionnaire d’un établissement de Saint-Mandé depuis 1836. Elle y suit, entre autres, des cours de dessin et de musique. Quant à Mme Guérard, c’est manifestement chez elle qu’on achète le matériel de peinture et elle vient de perdre son époux (voir la lettre du 20 janvier 1841).
3 Robinet de bois ou de cuivre creusé qu’on met à une cuve, un pressoir ou un tonneau pour en tirer le liquide, en tournant la clef qui sert à en boucher ou à en ouvrir le passage.
4 Juliette redoute que Hugo ne soit à nouveau victime d’une indisposition ou d’un « échauffement » qui l’aurait affecté au mois d’août 1839 (voir la lettre de la veille au soir).
a « raffraichissant ».
b « laissé ».
c « cassé ».
d « canelle ».
e « m’apportez ».
« 24 janvier 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16344, f. 73-74], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7657, page consultée le 04 mai 2026.
24 janvier [1841], dimanche, 11 h. du soir
J’allais t’écrire tantôt, mon bien-aimé, lorsque Mme Pierceau est arrivée1. J’avais le cœur gros de ton départ précipité et
peut-être vaut-il mieux que je ne t’aie pas écrit sur cette brusque sensation parce
que je t’aurais probablement dit des choses tristes et bêtes. Ce soir, je suis plus
raisonnable sinon plus gaie, et si je te dis encore des bêtises, je tâcherai de ne
pas
te dire des méchancetés.
Je n’ai pas eu le temps de savoir comment tu allais,
mon pauvre petit homme, je n’ai pas eu le temps de te remercier, mon adoré ;
cependant, je suis bien heureuse de ravoir ma Notre-Dame2 mais je ne te
tiens pas quitte de la RELIURE. J’en veux une, j’en veux même deux car ma pauvre
Claire attend aussi que tu lui
restituesa sa Notre-Dame RELIÉE. Ainsi, mon amour, ne croyez pas en être
quitte à si bon marché, attendez-vous à toutesb sortes de criailleries et de réclamations jusqu’à ce que vous
nous ayez rendu nos deux volumes complets et dans toute leur splendeur primitive.
Je voudrais bien pouvoir avoir les mêmes prétentions sur votre empressement et
sur votre amour d’autrefois mais hélas, j’y perdrais mes forces, mon courage
inutilement.
On dirait que vous voici, quel bonheur !!!!!c Je t’aime.
Juliette
1 En général, le dimanche soir, quelques amies de Juliette Drouet viennent dîner chez elle. Il s’agit de Mme Triger, de Mme Guérard, de Mme Besancenot et de Mme Pierceau.
2 Notre-Dame de Paris, qu’Hugo a publié en 1831.
a « restitue ».
b « toute ».
c Il y a cinq points d’exclamation.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
