31 mai 1846

« 31 mai 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16363, f. 113-114], transcr. Marion Andrieux, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1830, page consultée le 05 mai 2026.

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Je n’ai pas encore pu t’écrire, mon doux bien-aimé, et cependant mon cœur et ma pensée sont pleins de toi. Je t’aime comme si je n’avais pas l’esprit rempli des plus tristes et des plus douloureuses craintes. Je t’aime comme on doit aimer au ciel. Je t’aime d’un amour sans partage et incommensurable. Je t’aime, je t’aime, je t’aime.
La nuit a été on ne peut pas plus mauvaise pour cette pauvre enfant et pour nous. Dans ce moment elle est levée mais elle n’a aucune force. Je crois même que loin d’augmenter, elle diminue tous les jours. J’ai l’âme navrée en y songeant. Pour m’arracher à cette affreuse préoccupationa je pense à toi et je t’aime comme les cœurs pieux aiment Dieu et se recommandent à lui au jour du danger....... b
Je viens de la coucher, cette pauvre bien-aimée. J’ai été obligée de la prendre dans mes bras pour la mettre dans son lit, sans cela elle serait tombée à terre. Quel affreux spectacle que celui de son enfant malade. Je n’ose pas achever ma pensée tant elle est triste. J’ai le cœur noyé de toutes les larmes que mes yeux refoulent au dedans de moi. Je suis bien triste et bien malheureuse, mon Victor, et j’ai bien besoin que tu viennes me redonner du courage mon doux, mon noble, mon divin bien-aimé. J’espère que tu viendras tout à l’heure. Ô je l’espère autant que je t’aime. En rentrant hier soir j’ai trouvé l’institutrice et Charlotte qui étaient venues voir Claire de la part du père. J’ai profité de cette visite pour lui écrire tout ce que tu venais de me dire de si généreux et de si bienveillant pour ses intérêts1. Je lui ai écrit de t’envoyer tous les renseignements qui peuvent le servir. Il en fera ce qu’il voudra. Seulement s’il n’est pas sincère, comme ce n’est que trop probable, il mâchera des pois chauds2 et se tirera de là par des billevesées comme à l’ordinaire. Quant à toi, mon loyal, mon généreux homme, je ne peux que t’aimer et t’admirer de toute mon âme sans avoir jamais l’espoir de te rendre une parcelle de tout le bien que tu me fais. Je baise la trace de tes pas. Je voudrais te donner tout mon sang goutte à goutte et ma vie dans un baiser. Je t’attends mon Victor adoré. J’espère que tu viendras. J’en ai plus besoin que jamais.

Juliette


Notes

1 À élucider.

2 Manger des pois chauds : ne savoir que répondre.

Notes manuscriptologiques

a « préocupation ».

b Sept points de suspension.

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.

  • 28 marsCrise nerveuse de Claire.
  • 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
  • 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
  • 21 juinMort de Claire Pradier.
  • 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
  • Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
  • 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
  • 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
  • 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.