« 6 octobre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 13-14], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7994, page consultée le 28 janvier 2026.
6 octobre [1841], mercredi soir, 6 h.
Avouez que vous êtes le plus sale et le plus taquin des hommes et je vous pardonne
toutes vos immondices et toutes vos agaçantes turpitudes. Je suis sûre que vous
attendez vos marmots ce soir et que vous me le cachez par raffinementa de précaution inutile et absurde
attendu que je vous aime, ce qui vaut mieux que toutes les précautions, toutes les
allumettes et toutes les serrures possibles. J’espère que
l’arrivée de ces pauvres petits goistapioux ne
vous empêchera pas de venir souper et coucher avec moi, car alors ce ne serait pas
très drôle et je ne rirais que d’une joue. D’ailleurs, vous n’avez qu’à les conduire
tout de suite à la pension et à revenir auprès de moi1. Je vous défends
expressément d’aller voir l’ours de Paul ce soir, je ne vous
le pardonnerais pas2.
N’est-ce pas, mon petit Toto, que tu ne me feras pas ce chagrin ni ce soir, ni demain,
ni jamais, dans aucun cas ? Il ne serait pas juste que je passasse ma vie à t’attendre
seule et privée de toutes distractions, tandis que tu irais faire le joli cœur dans
les théâtres ou partout ailleurs où il y a des toupies3 de tout âge, de toutes dimensions et de toutes
couleurs. Je compte sur ta loyauté et sur ton honnêteté pour ne pas me faire cet
horrible chagrin. Mon Toto, je t’aime.
Je deviens d’une maladresse à rendre
Jocrisse lui-même jaloux4. Je ne peux plus rien toucher
sans casser et briser tout avec mes mains comme le célèbre
Toto enfant. Je suis loin de me trouver drôle et je m’aimerais mieux un autre genre
d’industrie. Je crois que c’est le chagrin de me voir dans cet affreux taudis tandis
que nous devrions courir la campagne qui me rend si maladroite. Le seul remède serait
de m’emmener tout de suite pour deux ou trois mois loin de CES LIEUX5. Si vous ne le faites pas, vous risquez fort
de n’avoir plus un seul tesson entier d’ici à huit jours. Maintenant que vous voilà
averti, cela ne me regarde plus.
De vous avoir vu, de savoir que vous ne
m’échapperez pas ce soir, que j’ai votre clef chez moi, je
suis heureuse et rien ne me manque plus que la certitude de vous revoir bientôt. Mon
adoré petit homme, tu ne sais pas comme je t’aime, tu ne peux pas le savoir parce
que
c’est au-dessus de toute imagination et de tout souhait, mais je suis sûre que le
bon
Dieu en est jaloux. Jour Toto, jour mon cher
petit o, jour mon gros TO, je t’adore. Ne reviens
pas trop tard, je t’en prie. Pense à moi, aime-moi et baise-moi.
Je voudrais
bien sortir ce soir, moi, ça me ferait joliment plaisir et joliment du bien à ma
pauvre caboche.
Juliette
1 Le retour des deux fils de Hugo, de Saint-Prix à Paris, est prévu pour le lendemain. Ils sont tous deux scolarisés au Collège royal Charlemagne.
2 Ours : vaudeville/pièce de théâtre refusée, mauvaise pièce qu’un auteur inconnu ou peu connu soumet à un directeur et qui n’inspire aucune confiance, donc qu’il ne joue que lorsqu’il ne peut pas faire autrement et qui reste ensuite pendant des années au fond des cartons de son malheureux auteur ; échec théâtral. Pour beaucoup, le mot viendrait d’un vaudeville de Scribe, L’Ours et le Pacha de 1820 où un personnage présente à un pacha un ours ridicule qui, d’après son maître, présente tous les talents, tous les mérites. « - Prenez mon ours ! - Prenez mon ours ! Vous n’en avez jamais vu de pareil ! » Quant à celui dont il est question ici, peut-il s’agir de Paul Jones ou Paul le Corsaire, drame d’Alexandre Dumas, créé en 1838 et repris avec davantage de succès qu’auparavant au théâtre de la Porte-Saint-Martin le 16 octobre 1841 ?
3 Toupie : femme de mauvaise vie.
4 Personnage de valet bouffon, incarnation populaire de la niaiserie et de la maladresse.
5 Depuis 1834, Hugo et Juliette ont pris l’habitude d’effectuer un voyage de quelques semaines ou mois pendant l’été et le printemps mais en 1841, le poète est trop occupé par la rédaction monumentale du Rhin et leur voyage annuel n’aura pas lieu.
a « rafinement ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
