2 mars 1848

« 2 mars 1848 » [source : BnF, Mss, NAF 16366, f. 83-84], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4356, page consultée le 26 janvier 2026.

Bonjour, mon doux adoré, bonjour, mon bien-aimé, bonjour ma joie, bonjour, que le bon Dieu te garde et tous ceux que tu aimes. Comment vas-tu, mon adoré ? Sois toujours prudent, non pas de cette prudence couarde qui évite le danger en risquant son honneur. Celle-là je ne t’en parle pas et j’aurais mauvaise grâce à le faire car tu ne m’écouterais pas ou tu t’en moquerais avec raison. Mais je te supplie de garder ta position si nette, si pure, si tranchée. Tu ne peux plus maintenant te mêler aux affaires qu’officiellement. Mon Dieu qu’il faut bien que je compte sur ton indulgence et sur ta bonté pour me permettre de te parler ainsi. C’est qu’en effet je suis si sûre de ton cœur que je me montre à toi sans restriction et sans me préoccupera autrement du petit ridicule que je peux te montrer. Je suis si sûre que je t’aime et que ce n’est que par excès d’amour que je m’aventure dans des façons de conseil au-dessus de mon intelligence que cela m’est tout à fait égal. Mais je te trouve si complètementb noble et digne dans l’attitude que tu as prisec pendant ces derniers événements que je craindrais de t’en voir changer avec cette pensée que : le mieux est l’ennemi du bien2. Si je dis des bêtises, ce qui est très vraisemblable, souris-moi et porte-moi. Je te le rendrai plus tard quand j’aurai le cœur moins serré et les jambes moins cotonneuses.

Juliette


Notes

1 Ce jour-là, Victor Hugo prononce son discours en l’honneur de la plantation de l’arbre de la liberté, place des Vosges.

2 Durant les premiers mois de 1848, Victor Hugo reste en retrait de la République. Celui qui soutenait la régence de la duchesse d’Orléans durant la Révolution de Février considère la République prématurée. Il refuse d’abord le portefeuille de maire du VIIIe arrondissement que lui propose Lamartine puis de se présenter aux élections à la Constituante qui doivent avoir lieu en avril 1848. Une dizaine de jours avant les élections, il sera finalement désigné pour être le candidat officiel de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques.

Notes manuscriptologiques

a « préocuper ».

b « complettement ».

c « l’attitude que tu as pris ».


« 2 mars 1848 » [source : BnF, Mss, NAF 16366, f. 85-86], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4356, page consultée le 26 janvier 2026.

Je viens d’écrire à mon beau-frère et à Mme Luthereau pour les rassurer. Du reste je ne leur disa rien et ne nomme personne, je me borne à ceci : tout va bien, je suis tranquille, BIEN DES CHOSES CHEZ VOUS. Pour la pauvre mère Luthereau j’ajoute bien des REGRETS sympathiques sur l’impuissance où nous nous trouvons de les aider dans ce moment-ci1. Du reste je ne peux pas y penser sans tristesse. Il me semble que ces pauvres gens auraient mieux fait de ne pas quitter Paris qui est encore après tout la meilleure ville de ressources pour les travailleurs courageux et intelligents comme est son mari2. Pendant que tu travailles à faire avoir ce prix de vertu à cette pauvre martyre, moi je m’occupe à consoler une pauvre femme victime de son imprévoyante bontéb et de sa prodigue générosité envers tout le monde. Je n’ose pas espérer que tu réussiras3. L’Académie exige de ses lauréats plus de RÉCLAMES et plus de mise en SCÈNE que notre pauvre protégée n’en peut disposer, elle qui ne se doute même pas de son mérite si vrai et si touchant. Enfin tu l’auras tenté. Si ce n’est pas assez pour soulager sa misère, c’est assez pour la reconnaissance et l’admiration de ceux qui savent ce que tu as voulu faire. Pour moi, je t’en remercie de toute mon âme et je baise toute la poétique et divine petite personne depuis les cheveux jusqu’aux orteils.

Juliette


Notes

1 En janvier 1848, Laure Luthereau sollicitait l’avis de Victor Hugo sur son projet de venir vendre à Paris des ouvrages appartenant à son époux – Jean Luthereau, imprimeur à Bruxelles.

2 Jean Luthereau.

3 Ce prix de vertu auquel fait référence Juliette Drouet est le prix Montyon décerné par l’Académie Française aux personnes qui se sont distinguées par des actes modestes et généreux. En juin 1848, Adeline Castanet, qui a recueilli chez elle deux orphelins, obtient ce titre grâce au soutien de Victor Hugo.

Notes manuscriptologiques

a « dit ».

b « imprévoyante et bonté ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo est élu à l’Assemblée Constituante ; d’abord effrayée par la Révolution, elle porte secours à des victimes de la répression, et déménage cité Rodier.

  • FévrierRévolution de Février : Hugo soutient d’abord la cause d’une régence ; refuse la mairie, et le poste de ministre de l’Instruction Publique proposé par Lamartine.
  • 4 juinHugo est élu au scrutin complémentaire à l’Assemblée Constituante.
  • 24 juinHugo fait partie des 60 commissaires nommés par la Constituante pour rétablir l’ordre.
  • 1er juilletLa famille Hugo quitte la place des Vosges pour la rue de l’Isly.
  • 11 septembreDiscours de Hugo pour la liberté de la presse.
  • 15 septembreDiscours de Hugo contre la peine de mort.
  • 15 octobreLa famille Hugo quitte la rue de l’Isly pour la rue de la Tour d’Auvergne.
  • NovembreElle s’installe cité Rodier.
  • 27 décembreMort de sa nièce Marie-Louise Koch.