1 mai 1843

« 1 mai 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 83-84], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10360, page consultée le 26 janvier 2026.

Bonjour mon cher petit bijou d’homme, bonjour mon adoré, bonjour. Comment vas-tu et comment m’aimes-tu ? Je suis déjà triste de la pensée que toute cette journée va s’écouler sans te voir comme toutes les autres. Ne crois pas que ce soit de l’ennui ou du désœuvrement, mon Toto. Non, ce que j’éprouve, c’est un vide affreux dans la pensée, dans le cœur, dans l’âme ; c’est un besoin de mes yeux de te voir, de ma bouche de te baiser, de ma langue de te dire que je t’aime. Enfin, c’est tout mon moi qui se tourne vers toi pour te désirer et pour t’aspirer. Du reste, pour l’emploi matériel de mon temps, je me suis créé tant d’occupations dans l’intérieur de ma maison qu’il ne m’en reste jamais pour m’ennuyer ; loin de là, je n’en ai jamais assez car je suis toujours en retard. Tu vois donc, mon Toto, que ma tristesse n’est pas de celle qui vient de la paresse et de l’inactivité. Elle vient de trop t’aimer, voilà tout.
Ma péronnelle1 s’est levée de bonne heure pour te marquer tes chaussettes et elle s’en acquitte avec un empressement charmant. On dirait qu’elle met une pensée de reconnaissance dans chaque point. Pauvre enfant, sans toi qu’est-ce qu’elle serait devenue et moi-même, où serais-je à présent ? Sois béni, mon adoré. Sois heureux dans tous ceux que tu aimes. C’est un vœu de tous les jours et de tous les instants.
J’ai donné congé à ma servarde pour le reste de la journée et pour toute la soirée. Nous dînerons ma fille et moi de viandes froides. Si tu peux nous faire marcher ce soir, cela nous fera du bien et du bonheur tout ensemble. Si tu ne le peux pas, je tâcherai d’être raisonnable et de ne pas te tourmenter. En attendant, je baise tes pauvres beaux yeux.

Juliette


Notes

1 Claire Pradier, sa fille.


« 1 mai 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 85-86], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10360, page consultée le 26 janvier 2026.

Ô ne sois pas triste mon adoré ! Ne sois pas souffrant surtout. Si tu savais comme cela m’inquiète quand je vois le moindre petit nuage sur ta noble figure, quand je pressens de la fatigue ou de la souffrance dans tout ton être adoré, mon Toto, tu comprendrais comment ma sollicitude pour toi va souvent jusqu’à l’importunité. Ceta incendie du Havreb1. si près de ton enfant t’a fait mal, mon pauvre adoré, par la pensée qu’elle aurait pu en être victime. Je comprends cela, quoique le danger soit passé depuis longtemps. Mais, mon pauvre adoré, tu achètes tous les jours par un dévouement sans borne pour tout le genre humain la vie, la santé et le bonheur de tes enfants. Sois donc tranquille sur eux tous, mon bien-aimé. Jamais ton pauvre cœur ne sera éprouvé de ce côté-là. C’est moi qui te le dis avec le don de seconde vue que mon amour me donne pour tout ce qui te touche.
Quant à moi, mon cher adoré, je suis toute prête à réformer ma maison. Tout ce qui pourra diminuer ton fardeau, je le ferai avec le plus grand bonheur. Je te donnerai avec reconnaissance mon dernier soupir pour un sourire. Ne sois pas triste, mon noble Victor, et ne t’inquiète pas pour l’avenir. Je suis prête à tout faire pour ton bonheur, même à mourir.

Juliette


Notes

1 Le théâtre du Havre a brûlé dans la nuit du 28 au 29 avril. Léopoldine et son mari n’habitent pas loin du sinistre.

Notes manuscriptologiques

a « cette ».

b « Hâvre ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.

  • Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
  • 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
  • 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
  • PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
  • 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.